Le Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec

Chapitre III
Réalisation de la souveraine justice

La réalisation de la souveraine justice est assurée; avec une certitude absolue, mathématique, dans la conception palingénésique.
L'individu conscient n'étant jamais que ce qu'il s'est fait lui-même, au cours de son évolution, dans l'immense série de ses représentations, il en résulte que tout ce qui entre dans le champ de sa conscience réalisée est son oeuvre propre, le fruit de ses travaux, de ses efforts, de ses souffrances ou de ses joies. Chacun de ses actes, bons ou mauvais, heureux ou malheureux ; chacun de ses penchants même a une répercussion forcée, des réactions inévitables dans l'une ou l'autre de ses existences.
C'est là le jeu de la justice immanente, jeu fatal, inéluctable. La justice immanente commence à se manifester, le plus souvent, dans le cours même d'une vie, prise isolément ; mais alors il est bien rare qu'elle soit vraiment équitable. Envisagée d'une manière aussi restreinte, elle apparaît faillible et éminemment disproportionnée.
Au contraire, dans une série suffisamment longue d'existences, elle devient parfaite, mathématiquement parfaite. Les contingences heureuses ou malheureuses se sont en effet sûrement contrebalancées et il ne reste plus, comme résultat certain, à l'actif de l'individu, que le résultat de sa conduite. La justice immanente n'est pas seulement individuelle ; elle est aussi collective. Elle est collective de par la solidarité essentielle de monades individuelles.
Grâce à cette solidarité essentielle, les reversions du conscient dans l'inconscient ne sont jamais des reversions exclusivement individuelles. Les acquisitions conscientielles et la transmutation des connaissances en capacités sont fatalement collectives, dans une mesure d'ailleurs inanalysable, mais certaine. De même les actes individuels ont une répercussion inévitable, quoique non définie, sur les conditions vitales de tout ce qui pense, de tout ce qui vit, de tout ce qui est.
Ainsi est assurée une sorte de collaboration générale dans l'évolution, grâce à laquelle tout effort dans le sens indiqué par la loi morale ou toute violation de cette loi a sa réaction collective en plus de sa réaction individuelle.
On ne saurait trop insister sur ce point : il n'y a pas de responsabilité exclusivement individuelle à un acte quelconque, bon ou mauvais ; comme il n'y a pas à cet acte, de sanction exclusivement individuelle.
Tout ce qui se fait, tout ce qui se pense, en bien ou en mal ; tout ce qui se traduit par une impression émotive, une joie ou une douleur, chez un individu quelconque, se répercute à tous et s'assimile à tous. C'est pourquoi les actes d'un individu ou d'une collectivité, d'une famille, d'une nation, d'une race, ne sauraient être appréciés simplement, au point de vue moral ou social, comme ne regardant que cet individu ou cette collectivité.
Il n'y a pas de déchéance ou de progrès qui ne soient solidaires. Sans doute la solidarité collective va, en apparence, en décroissant de la famille à la patrie, de la patrie à la race, de la race à l'humanité, de l'humanité à l'univers ; mais ces répercussions, ainsi décroissantes, par degrés, dans les représentations, demeurent intégralement dans l'essence constitutive des choses.
Et c'est pourquoi les calculs égoïstes, de la part des individus, des familles ou des nations, sont pure aberration. La grande loi de solidarité a été, de tous temps, proclamée par les grands philosophes comme par les grands moralistes. Leur voix n'avait pas trouvé d'écho. Puisse la démonstration scientifique avoir plus d'influence sur la misérable humanité !
La conception de la justice immanente par la palingénésie entraîne de vastes et grandioses conséquences.
Au point de vue métaphysique et religieux : elle rend vaine la notion puérile de sanctions surnaturelles ou d'un jugement divin. Le moins qu'on puisse dire, en effet, de cette notion, c'est qu'elle est inutile et factice.
Au point de vue moral : elle offre une base solide aux enseignements idéalistes.
On conçoit immédiatement, en effet, ses conséquences pratiques. Elle impose, avant tout, le travail et l'effort ; non pas l'effort isolé, la lutte pour la vie égoïste, mais l'effort solidaire.
Les sentiments bas et inférieurs, la haine, l'esprit de vengeance, l'égoïsme, la jalousie, sont incompatibles avec cette notion de l'évolution solidaire et de la justice immanente. C'est tout naturellement que l'homme parvenu à la connaissance de l'évolution palingénésique évitera tout acte nuisible à autrui et l'aidera dans la mesure de ses moyens.
Confiant dans la sanction naturelle, il pardonnera sans peine les méfaits dont il a été victime. Il ne verra d'ailleurs, dans les imbéciles, les méchants ou les criminels que des êtres inférieurs, quand ce ne sont pas des malades.
Il saura se résigner aux inégalités naturelles et passagères, résultat inévitable de la loi de l'effort individuel dans l'évolution ; mais il fera son possible pour amener la suppression dos inégalités disproportionnées, des divisions factices, des préjugés malfaisants.
Il étendra enfin sa bonté et sa pitié jusqu'aux animaux, auxquels il évitera, le plus possible, la souffrance et la mort.
On a fait, cependant, au point de vue moral, quelques objections à l'idée palingénésique.
On a dit que l’oubli des existences antérieures supprimait les prétendues sanctions. Comment cela serait-il possible ? L'oubli d'un fait ne supprime pas les conséquences de ce fait.
— D'ailleurs, nous l'avons vu, l'oubli n'est que relatif et momentané ; il n'atteint que la mémoire cérébrale et non la mémoire subconsciente, la mémoire propre du moi.
— L'oubli n'est que provisoire. Le passé, tout entier conservé dans la conscience supérieure, appartient à l'Etre dans son intégralité et lui sera un jour à jamais et pleinement accessible.
Enfin, il importe peu que l'Etre, pendant la vie terrestre, ignore la raison profonde de sa situation. Il en a pleinement la responsabilité et il en subit pleinement les conséquences.
— Une autre objection faite à la théorie palingénésique est basée sur l’existence de la douleur chez des êtres trop faiblement évolués pour qu'elle puisse être considérée comme une sanction : « Quel crime, a-t-on dit, aurait bien pu commettre, dans une existence antérieure, le cheval accablé de coups par une brute alcoolique, ou le chien torturé par un vivisecteur ! »
Il y a, dans ce raisonnement, une erreur fondamentale : le mal n'est pas nécessairement la sanction du passé. Il est au contraire bien plus fréquemment, dans l'état évolutif actuel, la conséquence du niveau inférieur général de cet état évolutif. Voir systématiquement dans la souffrance d'un être quelconque la conséquence d'actes antérieurs serait donc une grossière faute de logique. Ce qu'il est permis d'affirmer, au contraire, c'est que la sanction vraie, celle de la justice immanente, est toujours rigoureusement proportionnée au degré de libre arbitre, c'est-à-dire au niveau d'élévation intellectuelle et morale de l'Etre[1].
Cette sanction ne pèse évidemment que sur les êtres suffisamment avancés.
Elle pèse d'autant plus qu'ils sont plus avancés, parce que, de toute certitude, leur conduite réfléchie, aura, au fur et à mesure de leur élévation, une influence de plus en plus grande sur leur progression, sur leur condition de vie, — Une dernière objection, d'ordre moral, a encore été faite à l'idée de justice immanente dans la formule palingénésique. C'est la suivante : si un acte ne se traduit pas, au point de vue sanction, par une réaction rigoureusement égale, il n'y a pas de justice absolue, mais seulement une demi justice.
S'il se traduit par une réaction rigoureusement égale, alors, il n'y a pas de progrès évolutif. Il y a enchaînement du mal, par le mal, au mal ; répercussion indéfinie du mal dans un cercle vicieux.
Cette objection en réalité ne porte que sur les mots. La justice absolue peut parfaitement se concevoir par des sanctions non pas égales mais équivalentes. Il est clair que la justice immanente comporte une large élasticité. Une action mauvaise ne se traduira pas automatiquement par un châtiment égal, comportant lui-même cette action mauvaise ; ni par une sorte de loi du talion qui, pour être naturelle n'en serait pas moins odieuse.
La réaction est toujours égale à l'action ; mais, par le fait même de l'évolution, la réaction s'affine, se spiritualise pour ainsi dire, au fur et à mesure du progrès conscientiel. Elle se transpose peu à peu de la matière à l'idée. Dès lors, la conception du châtiment tend à aboutir à celle du regret ou du remords et de l'effort concordant d'amélioration et de réparation.
On le voit, la conception palingénésique dans l'évolution assure la réalisation de la souveraine justice comme elle assure celle de la souveraine conscience. Elle nous permet de retrouver partout, dans l'univers, l'harmonie ordonnée sous l'incohérence apparente et la justice absolue sous les apparentes iniquités. Ainsi comprise l'idée palingénésique est tellement belle et satisfaisante qu'il est permis de dire, avec M. Ch. Lancelin : « Si par malheur elle n'avait pas été instituée par Dieu, si elle était exclue de la réalité des choses, l'homme, pour seulement l'avoir rêvée, se serait montré plus grand et meilleur que Dieu[2]! »

[1] Voir l’Etre subconscient.

[2] Charles Lancelin.

 

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