Le Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec


Chapitre VI
Les théories classique du subconscient

L'afflux des notions récentes sur le subconscient semblait devoir dérouter la psychophysiologie classique.
Des tentatives nombreuses ont été faites cependant pour accorder les faits nouveaux avec les théories anciennes.
La plupart sont basées sur des travaux très consciencieux. Aucune, de toute évidence, n'a cependant atteint son but. Nous allons les examiner successivement, en nous efforçant de montrer en quoi elles sont insuffisantes ou inacceptables.
Les théories classiques du subconscient peuvent être divisées en deux grandes catégories :
— Les théories physiologiques.
— Les théories purement psychologiques.
Les théories physiologiques sont au nombre de deux :
— La théorie de l'automatisme.
— La théorie de la morbidité.

1° Théorie de l'automatisme
Pour la tentative d'interprétation, du subconscient, la première hypothèse, venue naturellement à l'esprit, a été celle de l'automatisme psychologique, par comparaison avec ce que nous savons de l'automatisme physiologique. Dans l'un comme dans l'autre, on noterait simplement la manifestation d'une activité passive : le psychisme inconscient résulterait simplement de l'activité automatique du cerveau.
Pour appuyer cette théorie, P. Janet a surtout étudié certaines manifestations d'ordre pathologique comme l'épilepsie ambulatoire, ou les manifestations élémentaires de l'hystérie, de l'hypnose, du somnambulisme et du médiumnisme.
L'automatisme psychologique, dans ces cas, n'est pas douteux : de là, à généraliser, à étendre le domaine de l'automatisme à tout l'inconscient, il n'y avait qu'un pas et il fut vite franchi.
Mais des difficultés insurmontables surgirent dès que, dépassant la limite des phénomènes d'ordre inférieur et, banal, on considéra les manifestations subconscientes d'un ordre élevé.
L'automatisme physiologique, auquel on comparaît l'automatisme psychologique, est de deux ordres : inné ou acquis.
L'automatisme inné se manifeste, par exemple, dans l'activité des grandes fonctions organiques telles que la circulation du sang ou la digestion.
Or, cet automatisme est identique de la naissance à la mort, sinon quantitativement, du moins qualitativement. Il reste toujours dans les limites propres de ces fonctions vitales et n'inaugure rien. Outre donc que ce dynamisme automatique est inexpliqué, comme nous l'avons vu, il est clair qu'il ne peut en rien faire comprendre le psychisme inconscient novateur et créateur.
Quant à l'automatisme acquis, il est le résultat d'un travail compliqué. Grâce à ce travail, certains modes d'activité, qui nécessitaient d'abord l'attention et l'exercice continu de la volonté, arrivent ensuite, par habitude, à s'effectuer sans attention volontaire ni continue, avec un minimum d'efforts.
Mais cet automatisme acquis reste dans les limites rigoureuses de l'habitude et ne va pas au-delà. Or, les manifestations subconscientes élevées sont des manifestations inhabituelles le plus souvent et en tous cas ne rentrent pas et ne restent pas dans le cadre d'une habitude.
Cela est évident pour les manifestations supra normales qui ne peuvent évidemment en rien être ramenées à une accoutumance. Mais, même pour les phénomènes moins mystérieux, l'automatisme ne saurait être une explication :
— Les personnalités multiples mises en lumière chez certains individus font preuve d'une spontanéité et d'une volonté autonome. Elles n'agissent pas d'après une habitude automatique, mais d'après une direction originale. Leur volonté est non seulement parfaitement nette ; mais encore elle diffère de la volonté propre du sujet et peut être opposée ou même hostile à cette dernière[1].
Dans le médiumnisme, cette spontanéité, cette volonté et cette autonomie des personnalités dites secondes apparaît plus remarquable encore. Elles jouissent parfois d'un psychisme absolument complet, avec ses facultés propres de vouloir, de savoir et de raisonner ; avec ses connaissances souvent très différentes de celles du sujet conscient, comme par exemple celle d'une langue ignorée de lui. Elles semblent vraiment n'avoir, dans les cas les plus remarquables, rien de commun avec ce dernier. Comment parler, pour tous ces faits, d'automatisme ?
Passons maintenant aux productions subconscientes d'ordre artistique, philosophique ou scientifique.
— L'inspiration ou le génie ne peuvent être attribués à l'automatisme du cerveau que par un vice de raisonnement. Analysons en effet ce qui se passe dans ces productions subconscientes.
Voici un premier cas type : un savant, artiste ou penseur entreprend un travail. Rebuté par des difficultés inattendues, il s'interrompt, découragé. A sa grande surprise, quelques temps après, la solution, qu'il avait cherchée en vain, se présente à lui sans effort et le travail ébauché est achevé avec une incomparable facilité. C'est, dit-on, que le cerveau a continué à travailler automatiquement dans la direction imprimée au début. Or, il est impossible de trouver, dans la physiologie, un exemple analogue de travail automatique.
Quand on apprend un sport quelconque, par exemple, à monter à bicyclette, il faut une suite d'efforts volontaires répétés longtemps pour arriver à se diriger ensuite automatiquement. Si, au contraire, après un premier essai, on cessait, découragé, on aurait beau attendre dans l'inaction, aussi longtemps que ce soit, on ne serait pas plus avancé le jour où l'on ferait un nouvel essai. Il n'y aurait pas eu, dans l'intervalle, « de travail physiologique latent » permettant de cesser l'effort nécessaire pour apprendre à se conduire à bicyclette et tenant lieu de cet effort.
Quand on s'entraîne à la course, on arrive peu à peu à habituer, non seulement les muscles, mais les poumons et le coeur, à supporter la fatigue qu'impose ce sport ; mais, un premier et unique effort ne saurait jamais tenir lieu de l'entraînement méthodique et répété.
Quand donc, on parle de travail automatique latent du cerveau, on émet simplement une hypothèse qui se trouve contraire à tout ce que nous enseigne la physiologie ; hypothèse imposant une notion toute nouvelle et absolument gratuite : que l'organe cerveau aurait un mode de travail différent, d'essence et de nature, de celui des autres organes.
Choisissons maintenant un deuxième cas : un savant, artiste, penseur, etc.. ne prévoit pas d'avance le travail qu'il va faire et ne le prépare pas. Il produit sous l'influence d'une « inspiration » tout à fait indépendante de son désir, et de sa volonté, parfois contraire à ce désir ou à cette volonté : Il n'y a pas eu même d'amorce à l'automatisme prétendu. Ce savant, artiste ou penseur, ne dirige pas l'inspiration ; il la subit. Comment parler alors d'automatisme psychologique ?
« Le processus inconscient, dit M. Dwelhauvers, n'est pas ici un automatisme, mais une action vivante. »
L'inspiration, dit aussi M. Ribot, « révèle une puissance supérieure à l'individu conscient, étrangère à lui quoique agissant par lui : état que tant d'inventeurs ont exprimé en ces termes : je n'y suis pour rien. »
M. Dwelshauvers[2], étudiant récemment les productions subconscientes, a démontré surabondamment que, au-dessus de l'automatisme psychologique, qui n'est qu'une forme inférieure et banale de l'Inconscient, il y a l'inconscient latent actif qui « sert d'arsenal à la synthèse créatrice et aide l'homme à former les produits les plus parfaits de l'esprit. »
Que conclure ? Simplement que la théorie de l'automatisme psychologique ne s'applique qu'à un petit nombre de faits, les moins importants et ne saurait prétendre à fournir une explication générale.
P. Janet est bien obligé de le reconnaître, et il le fait sans bonne grâce : « Depuis l'époque, écrit-il, où j'employais ce mot de « subconscient » dans un sens clinique et un peu terre à terre, j'en conviens, d'autres auteurs ont employé le même mot dans un sens infiniment plus relevé !
On a désigné par ce mot des activités merveilleuses qui existent, paraît-il, au-dedans de nous-mêmes, sans que nous soupçonnions leur existence ; on s'en est servi pour expliquer des enthousiasmes subits et des divinations du génie... je me garde bien de discuter des théories aussi consolantes et qui sont peut-être vraies.
Je me borne à rappeler que je me suis occupé de tout autre chose. Les pauvres malades que j'étudiais n'avaient aucun génie : les phénomènes, qui chez eux, étaient devenus subconscients étaient des phénomènes bien simples, qui chez les autres hommes font partie de la conscience personnelle sans que cela excite aucune admiration. Ils en avaient perdu la libre disposition et la connaissance personnelle, ils avaient une maladie de la personnalité et voilà tout[3]
Voilà en effet à quoi se réduit le subconscient automatique. Il faut en distinguer expressément le subconscient supérieur actif, lequel est entièrement différent d'essence et de nature.

2° La théorie de la morbidité
Une seconde explication générale a eu, a encore un grand succès, bien qu'elle soit moins logique encore, plus arbitraire et plus vaine que la première : c'est l'explication par la morbidité[4].
On hésite à l'avouer : mais c'est à cette pauvre explication que ne craignent pas d'avoir recours, encore aujourd'hui, la majorité des psychologues contemporains.
D'après eux, tout ce qui, au point de vue psychologique, n'est pas dans la moyenne, relèverait de la maladie. Les capacités subconscientes seraient des produits morbides ; l'hypnotisme serait assimilable à une névrose ; les manifestations de personnalités multiples résulteraient de désintégrations pathologiques du moi ; les phénomènes supra normaux ne seraient que des symptômes d'hystérie ; quant à l'inspiration supérieure et au génie, ils seraient simplement des fruits de la folie.
A la base de toutes ces manifestations morbides, on trouverait d'ailleurs une cause pathogénique essentielle : « la dégénérescence ». Le facteur « dégénérescence » est d'autant plus commode qu'il est plus élastique : il régenterait à la fois les manifestations névropathiques banales ou hystériformes (dégénérescence inférieure) et les manifestations géniales (dégénérescence supérieure).
Ainsi, tout ce qui, au point de vue intellectuel, serait soit au-dessous, soit au-dessus de la normale, serait le fait de la maladie.
L'étiquette morbide est donnée avec plus ou moins de discrétion ou de brutalité, suivant telle ou telle école ou tel ou tel psychiatre ; mais elle est à peu près générale.
Le Dr Chabaneix (ibid) parle d'auto-intoxication et de surmenage chez des prédisposés : « plus un organe travaille, écrit-il, plus il se développe et plus il est susceptible en même temps, de maladie. Une des maladies du cerveau, c'est l'automatisme ou l'apparition du subconscient. Et ce subconscient, nous l'avons vu, au lieu d'être un trouble pour l'esprit, est souvent un ferment de création, quand il n'est pas lui-même création. »
Singulière maladie, qui, au lieu d'être une cause de « trouble » et de diminution pour l'individu, augmente ses capacités et sa puissance !
Lombroso, lui, invoquait carrément la folie.
D'autres précisent différemment. Ils ramènent le talent et le génie à l'arthritisme.
Mais le record, dans cette voie, est détenu jusqu'à présent, par le Dr Pascal Serph[5]. Ce dernier ne procède pas par demi-mesures et il a le courage de ses opinions. Pour lui, on va chercher bien loin l'origine du génie. Le génie est le produit pur et simple de... la syphilis héréditaire !
« Si la syphilis, conclut gravement le Dr Serph, fait le mal que tous les médecins sont unanimes à reconnaître et à craindre pour l'humanité ; elle lui donne, en revanche, la possibilité de perfectionner ses moyens d'action et compense ainsi, dans une certaine mesure, par son action hypertrophiante cérébrale, créatrice des idées particulières géniales, ses méfaits redoutables. »
On ne peut se défendre de quelque impatience lorsqu'on voit des hommes de science soutenir de semblables théories et l'on éprouve comme une sorte de malaise d'être obligé de réfuter des idées qui ne mériteraient que le dédain ! Il le faut cependant.
Remarquons, en premier lieu que, des divers facteurs morbides invoqués, un seul semble avoir en sa faveur sinon l'appui, du moins la concordance des faits : c'est la névropathie.
Il est très vrai que les hommes de grand talent ou de génie sont, sauf rarissime exception, des « névropathes ». Mais qu'est-ce que la névropathie ?
La science médicale l'ignore totalement. Les névroses sont de pures énigmes au point de vue de l'anatomie pathologique, comme d'ailleurs la folie essentielle elle-même.
Nous verrons que, bien loin d'expliquer le mécanisme du psychisme anormal ou supérieur, les névroses recevront elles-mêmes leur propre explication des connaissances approfondies sur la nature essentielle du subconscient.
Mais ce n'est pas tout : supposons les théories morbides justifiées : elles ne résolvent en rien les problèmes psychologiques posés par les manifestations subconscientes.
— Ce n'est pas parce qu'on aura dit : « le génie est névrose ou folie » qu'on aura fait comprendre le mécanisme essentiel des productions géniales.
Le grand penseur, artiste ou savant, apporte à l'humanité quelque chose de nouveau ; il crée. C'est un fou ! dites-vous. Soit, mais comment la folie est-elle créatrice ? Tant que vous n'aurez pas étalé à nos yeux le mécanisme du psychisme subconscient, vous n'aurez fait, en le couvrant d'une étiquette morbide, que reculer la difficulté.
— Ce n'est pas parce qu'on aura dit : les manifestations de personnalités secondes ne sont que les produits de la désintégration du moi qu'on les aura fait comprendre, bien au contraire. La désagrégation de la synthèse psychique peut donner la clef des altérations de la personnalité ; mais seulement des altérations par diminution de cette personnalité.
Cette diminution de la personnalité est évidente dans certains cas d'amnésie, consécutive aux traumatismes crâniens, à de grosses émotions, à des infections graves, à l'épilepsie, etc..
Elle apparaît aussi dans l'automatisme psychologique de P. Janet. Mais dans les manifestations de « personnalités secondes » autonomes et complètes, on ne la retrouve plus. Quand ces personnalités secondes occupent tout le champ psychologique du sujet, manifestent une volonté très originale, font preuve de facultés et de connaissances différentes de celles du sujet et parfois supérieures à celles qu'il possède normalement, on ne peut plus invoquer comme explication unique la désintégration du moi. Il est en effet impossible d'admettre que la personnalité seconde, fraction du moi, soit aussi étendue et même plus étendue que le moi total. La partie n'est jamais égale ou supérieure au tout. Il faut donc renoncer à trouver, dans la désagrégation psychologique, une explication générale des modifications de la personnalité.
— Ce n'est pas parce qu'on aura dit : tel médium est un hystérique, qu'on aura fait comprendre l'action à distance (en dehors de ses sens, de ses muscles et de son cerveau), de sa sensibilité, de sa motricité et de son intelligence ; qu'on aura donné la clef du formidable problème posé par la psychophysiologie supra normale avec ses facultés de lecture de pensée, de lucidité, ou d'action idéoplastique et téléplastique.
Enfin, dernier argument d'ensemble contre la théorie morbide : cette théorie est contraire à la logique des faits. Il est contraire à tout ce que nous enseigne la physiologie de déclarer qu'un organe malade est capable de donner des produits supérieurs à ceux d'un organe sain, cela surtout d'une manière constante et quasi-régulière.
Il y a une contradiction insoutenable, par exemple, à déclarer la puissance physique fonction de la santé et la puissance intellectuelle géniale fonction de la maladie.
Faut-il parler maintenant des théories morbides non plus générales, mais spéciales à tel ou tel groupe de phénomènes subconscients ?
Qu'il nous suffise de les signaler brièvement : ces théories ont toutes une base commune : elles invoquent des dysfonctions morbides dans le fonctionnement du cerveau.
Azam expliquait le dédoublement de la personnalité par le fonctionnement isolé des deux lobes cérébraux ; thèse qui n'a plus qu'un intérêt historique depuis la connaissance de personnifications non plus doubles, mais multiples chez le même individu.
Le Dr Sollier explique l'hystérie par des disjonctions élémentaires dans les éléments du cerveau ; tous les symptômes de la névrose s'expliquant par la non activité ou l'hyperactivité de tels ou tels de ces éléments.
Le Professeur Grasset croit expliquer les manifestations subconscientes par une disjonction entre le fonctionnement du « polygone schématique de Charcot et un certain centre O localisé quelque part dans la substance grise du cerveau.
A toutes ces théories, on peut faire les mêmes objections :
1° Elles ne s'adaptent qu'à quelques faits, laissant de côté précisément ce qu'il y a de plus important dans le subconscient : la cryptopsychie supérieure et le supra normal,
2° Même pour les faits restreints qu'elles embrassent, elles sont insuffisantes.
Elles invoquent précisément ce qu'il faudrait expliquer : le pourquoi et le comment des disjonctions.
Passons maintenant aux théories psychologiques du subconscient : théories psychologiques du subconscient.
Ces théories sont nombreuses et de valeur inégale. Il en est, tout d'abord, qui reposent sur un vice évident de raisonnement, qui ne sont que des pétitions de principe ou des explications verbales.
Passons-les rapidement en revue.

3° Pétitions de principe

Les pétitions de principe consistent à ramener un phénomène mystérieux à un autre phénomène non moins mystérieux, mais simplement plus anciennement connu et plus familier.
Parmi les phénomènes supra normaux, par exemple, la télépathie et la lecture de pensée sont les plus familiers et les plus connus, ce qui leur donne une sorte de « droit de cité » de « préemption ». Aussi s'efforce-t-on, à qui mieux mieux, de ramener à elles tout le médiumnisme intellectuel ; ce qui est absurde et ne fait que compliquer la question, car lecture de pensée et télépathie sont aussi contraires aux lois connues que la clairvoyance ou les communications médiumniques transcendantes.
« Démontrer qu'un cerveau, écrivait, avec autant de verve que de raison, le Professeur Pouchet[6], par une sorte de gravitation, agit à distance sur un autre cerveau comme l'aimant sur le fer, le soleil sur les planètes, la terre sur le corps qui tombe ! Arriver à la découverte d'une influence, d'une vibration nerveuse se propageant sans conducteur matériel !... Le prodige, c'est que tous ceux qui croient peu ou prou à quelque chose de la sorte ne semblent même pas, les ignorants ! se douter de l'importance, de l'intérêt, de la nouveauté qu'il y aurait là-dedans et de la révolution que ce serait pour le monde social de demain. Mais prouvez donc cela, bonnes gens, et votre nom ira plus haut que celui de Newton dans l'immortalité, et je vous réponds que les Berthelot et les Pasteur vous tireront leur chapeau bien bas ! »
Une pétition de principe encore plus familière est celle qui consiste à expliquer l'hypnotisme par l'hystérie ou l’hystérie par l'hypnotisme : « qu'y a-t-il d'étonnant dans les manifestations provoquées par l'hypnose ? On constate des manifestations spontanées analogues dans l'hystérie ! Pourquoi s'étonner des manifestations hystériques ? On peut à volonté provoquer des manifestations analogues par l'hypnose ! »
Puis l'on fait un pas de plus dans la voie des pétitions de principe et l'on ramène à la fois l'hystérie et l'hypnotisme à la suggestibilité ou au « pithiatisme », comme dit le Professeur Babinski.
Or, la suggestion, facteur hypnogène ou même hystérogène, habituel et commode, est absolument sans valeur, sans importance, en tant qu’explication philosophique. C'est ce que nous avons démontré dans « l'Etre subconscient ».
C'est ce que M. Boirac a établi de son côté :
« Quelle conclusion pouvons-nous tirer, écrit-il, de toute cette discussion ? Tout d'abord la méthode qui consiste à expliquer des faits concrets par des termes abstraits tels que suggestion et suggestibilité, nous paraît antiscientifique au premier chef : c'est un vieux reste de la méthode scolastique, ou recours aux entités, aux qualités et vertus occultes. Voilà un sujet à qui je donne à ma volonté les hallucinations les plus invraisemblables ; dont je paralyse à mon gré tous les organes. Quelle peut être la cause d'effets aussi extraordinaires ? C'est bien simple : tout cela, c'est de la suggestion. Mais encore cette suggestion comment s'explique-t-elle ? D'où lui vient sa puissance ? C'est bien simple encore : elle est une conséquence de la suggestibilité, propriété naturelle du cerveau humain. Aussi on croit expliquer les faits en les affublant d'un nom, tout comme les scolastiques croyaient expliquer le sommeil produit par l'opium en disant que l'opium a une vertu dormitive[7]. »
Le raisonnement de M. Boirac peut s'adapter aux explications classiques de tous les phénomènes subconscients, métapsychiques ou supra normaux. Egalement sans valeur sont les explications qu'on peut appeler purement verbales et qui abondent dans la psychologie classique du subconscient.

4° Disjonctions artificielles et explications verbales
La tendance actuelle des psychologues est en effet de recourir à des disjonctions artificielles dans les capacités subconscientes. Leur effort tend simplement à établir des classifications et à étiqueter les faits ainsi classés. Ils se donnent ainsi l'illusion d'une explication.
Parmi les faits subconscients, il en est de familiers et très connus : les faits d'inspiration. On en fera une classe à part, qui constituera le subconscient actif, opposé au subconscient automatique de P. Janet. Mais on n'ira ni plus haut, ni plus loin, et, dans cette grande classe, on délimitera des classes secondaires : l'inconscient de l'invention, l'inconscient de la mémoire, l'inconscient des tendances, l'inconscient des associations d'idées, l'inconscient des états affectifs, l'inconscient religieux, etc..
La grande classe des manifestations de personnalités multiples sera divisée en cases diverses, étiquetées infra-conscience, supra-conscience, co-conscience...
Dans le même ordre d'idées, d'éminents psychistes distinguent le psychisme subconscient proprement dit d'avec ce qu'ils appellent « le métapsychisme ». De l'un à l'autre, cependant, il n'y a que des analogies et aucune distinction de nature.
Le subconscient normal et le subconscient métapsychique se manifestent dans des états très comparables :
L'état d'extase, de ravissement, « d'absence » d'un poète, artiste ou philosophe, composant sous l'influence de l’inspiration, est tout à fait identique, au fond, à l'état second du médium.
Qu'on ne dise pas que le médium parle, agit, écrit tout à fait automatiquement tandis que l'artiste, alors même que sa volonté consciente n'intervient pas, sait néanmoins ce qu'il produit : cette distinction n'existe pas toujours. Bien des médiums savent parfaitement ce qui va être donné par, leur canal, sous une influence soi-disant étrangère, comme l'artiste sait, au fur et à mesure, ce qu'il va donner, sous une inspiration dont il n'est ni le maître ni le guide.
Rousseau couvrant des pages d'écriture sans réflexion et sans effort, dans un état de ravissement qui lui arrachait des larmes ; Musset écoutant le génie mystérieux qui lui dictait ses vers : Socrate obéissant à son « démon » ; Schopenhauer refusant de croire que ses postulats inattendus et non cherchés fussent son oeuvre propre, se comportaient tout à fait comme des médiums.
Il n'est pas rare, d'ailleurs, que le médiumnisme coexiste avec les manifestations de l'inspiration artistique : Musset, par exemple, était un « sensitif » remarquable et presque un visionnaire.
Il n'est pas besoin de faire remarquer que la cryptomnésie et la cryptopsychie sont également le fond du médiumnisme et le fond du psychisme subconscient normal.
En fait il n'est pas toujours commode de distinguer l'un de l'autre.
Dira-t-on que la distinction du psychisme subconscient proprement dit d'avec le métapsychisme réside dans l'apparition du supra normal ? Mais où commence le supra normal ? Nous avons démontré, dans notre chapitre sur la physiologie, le vide et l'inanité de ce terme « supra normal ». Nous avons démontré que la physiologie dite normale et la physiologie dite supra normale sont également mystérieuses et posent un seul et même problème. Il en est pour la psychologie exactement comme pour la physiologie. Le subconscient est, en bloc, incompréhensible à la psychologie classique.
La seule distinction qu'a su faire cette psychologie classique vis-à-vis du supra normal, c'est de multiplier, en sa faveur, le nombre des étiquettes. En effet; plus il y aura d'étiquettes, plus on aura l'illusion de comprendre. Il y aura donc l'extériorisation de la sensibilité, l'extériorisation de la motricité, l'extériorisation de l'intelligence, la télésthésie, la télépathie, la télékinésie, la téléplastie, l'idéoplastie...
M. Boirac jugeant celte nomenclature encore trop pauvre, propose d'y adjoindre l'hypnologie, la psychodynamie, la télépsychie, l'hyloscopie, la métagnomie, le biactinisme, la diapsychie, etc[8].
En réalité, les classifications répondent à un besoin inné de l'esprit humain et sont légitimes, en un sens. Mais leur danger réside dans le fait qu'on est porté à voir en elles autre chose que des classifications : une interprétation, qui reste, en réalité, parfaitement illusoire. C'est en cela qu'elles endorment ou détournent l'effort logique de compréhension et de raisonnement. Elles ont un autre danger encore :
Elles masquent l'unité essentielle de la synthèse psychologique et laissent croire qu'il peut y avoir, pour les diverses manifestations subconscientes, des explications isolées et partielles. Elles égarent ainsi le chercheur et retardent tout progrès philosophique.
Il se passe en ce moment, pour la question du subconscient, ce qui s'est passé pour toutes les graves questions de philosophie scientifique : tôt ou tard, on arrive à trouver le lien commun à tous les faits d'un même ordre ; à construire ainsi une synthèse harmonieuse capable d'expliquer, sinon les multiples difficultés de détails (qui seront finalement résolues ensuite peu à peu, sous la direction et le contrôle de l'idée générale) du moins toutes les grandes difficultés. Mais, avant d'arriver à cette phase synthétique, l'esprit humain se débat péniblement dans une longue phase analytique, où il ne fait qu'observer les faits et les classer plus ou moins adroitement.
Il s'efforce cependant, dès cette période, de trouver des explications : mais ces explications sont basées simplement sur un petit nombre de faits, étudiés spécialement par tel ou tel chercheur, et généralisés hâtivement par lui, à l'aide d'une adaptation arbitraire et forcée, aux autres groupes de faits analogues. Alors, de deux choses l’une : ou bien ces théories hâtives et superficielles sont en outre vagues et imprécises, n'aboutissent qu'à un verbalisme insidieux et trompeur ; ou bien elles sont précises, mais alors elles n'embrassent réellement qu'un petit nombre de faits et ne supportent pas l’épreuve d'une vérification générale.
Ces deux catégories de théories sont déjà nombreuses dans le domaine de la philosophie du subconscient.
Nous avons déjà cité les théories partielles de Janet, de Grasset, de Sollier.
En voici deux autres, d'un caractère plus général, mais évidemment insuffisantes encore.

5° Théorie du professeur Jastrow

Le type de la théorie vague, imprécise et verbale est représenté par celle du Professeur Jastrow. Voici la conclusion qu'il donne à sa longue étude sur la Subconscience[9] : « L'impression que nous laisse cette étude, c'est que la vie mentale de l'homme ne repose pas sur la conscience seule. Au-dessous de la conscience existe une organisation psychique antérieure à elle et qui est sans doute la source d'où elle est sortie.
Il est à présumer que la naissance de la conscience est due à la nécessité de satisfaire quelque besoin qui, sans elle, n'aurait été satisfait que d'une façon incomplète.
Sa naissance marque le début d'une plus grande coordination des fonctions.
Son rôle consiste avant tout à intégrer les expériences, à établir l'unité de l'esprit.
Les dissociations morbides ne font que mettre mieux en relief cette unité que l'esprit normal conserve pendant tout son développement, et qui résiste à toutes les vicissitudes par lesquelles il passe.
C'est à la lumière des conceptions évolutionnistes que nous avons interprété les divers phénomènes psychiques...
L'interprétation des différentes variétés d'activités subconscientes doit rentrer dans un système fondé sur l'évolution mentale. La subconscience doit être présentée comme un produit naturel de la constitution mentale. On doit aussi montrer qu'à mesure que la complexité de l'esprit augmente, la subconscience se modifie de façon à pouvoir continuer à jouer le rôle qu'elle a en partage. Mais toute évolution implique arrêt, affaiblissement, décadence, dissolution. Or, en examinant les produits de la dissolution d'une fonction, on arrive souvent à mieux comprendre le développement normal de cette fonction. C'est pour cela que nous avons étudié avec tant de soin dans cet ouvrage les altérations de l'esprit. »
Cette théorie du Dr Jastrow, si elle n'explique rien du tout; donne du moins une idée très nette de l'état d'esprit des psychologues contemporains. Elle fait appel à des différenciations qui, en réalité, n'existent pas en tant que différenciations essentielles ; à des facteurs morbides, impuissants et vains ; à un verbalisme pur plus impuissant encore. Enfin elle est absolument et systématiquement imprécise.
Elle semble parfois entrevoir une partie de la vérité ; mais elle est incapable de s'élever, dans une large envolée, au-dessus de la routine classique et du fatras des lieux communs. Elle n'apporte absolument rien sur la nature, l'origine, l'essence de la subconscience. Elle n'explique pas comment il peut y avoir en elle, avec une formidable cryptomnésie, tant de facultés si merveilleuses et si puissantes, tant de connaissances inattendues, restées cependant latentes, inutilisées et inutilisables, et nécessitant, pour apparaître au jour, une désagrégation morbide du moi !

6° Théorie de M. Ribot
Voici maintenant une théorie toute récente, qu'on peut considérer comme le dernier mot de la conception classique du subconscient, celle de M. Ribot[10].
Pour M. Ribot, c'est très simple : il n'y a pas de moi inconscient.
« Ce terme et la conception qu'il implique sont abusifs et inacceptables. Le moi, la personne est tout un composé d'éléments constamment variables, mais qui, dans leur perpétuel devenir, conservent une certaine unité. Or, on ne trouve rien de semblable dans ce prétendu moi ; aucun principe d'unité, tout au contraire une tendance à la dispersion et à l'émiettement...
En somme, ce soi-disant moi est un bloc fruste, fait d'éléments et de mécanismes moteurs. Quand il entre en activité, c'est un orchestre, sans chef qui le dirige. »
La fonction de l'Inconscient ne diffère pas de l'activité consciente, sinon par le manque d'ordre et d'unité. En ce qui concerne sa structure, il est constitué par « des résidus psychiques » c'est-à-dire des éléments isolés ou associés qui ont été autrefois des états de conscience... c'est de la conscience éteinte, figée, cristallisée dans ses éléments moteurs. »
Cependant, reconnaît M. Ribot, il y a dans l'Inconscient, un « fonds impénétrable ».
« Ce fait — de quelque façon qu'on l'explique — qu'il y a en nous une vie souterraine qui n'apparaît qu'en passant et jamais totalement, est d'une grande portée ; c'est que la connaissance de nous-même n'est pas seulement difficile, mais impossible. Nous devons reconnaître l'incapacité absolue de connaître notre individualité intégralement et d'en être certain. »
En somme, d'après M. Ribot, le moi conscient est une coordination d'états ; le moi inconscient, un résidu d'anciens états conscients. L'activité du premier révèle une certaine unité tandis que celle du deuxième est purement anarchique et désordonnée.
Sans doute, il persiste des obscurités, mais ces obscurités ne sauraient disparaître. Ce que nous ne comprenons pas dans l'individualité psychique est purement et simplement ce qu'il est impossible de comprendre.
Retenons simplement cet aveu d'impuissance. Quant à la théorie même de M. Ribot, elle échappe, par son insuffisance évidente, à la discussion. La documentation sur laquelle elle repose, ne tient compte ni de ce qu'on peut appeler avec M. Dwehshauvers le subconscient latent actif, ni du supra normal Elle ne saurait donc prétendre au rôle de théorie générale.

7° Conclusions de l'examen de la psycho-physiologie classique
Telles sont les explications classiques des phénomènes subconscients.
L'insuffisance totale, absolue de ces explications est évidente et flagrante.
La conception classique de l'individualité physiologique et psychologique apparaît, à l'examen, plus insuffisante encore, plus bornée, plus déficitaire que la conception classique de l'évolution.
Celle-ci, du moins, a réussi à mettre en lumière les facteurs secondaires et, si elle s'est trompée sur leur importance, si elle n'a pu expliquer complètement le transformisme, elle est du moins parvenue à mettre sa réalité au-dessus de toute discussion.
Celle-là, au contraire, n'a pu résoudre aucun des problèmes qu'elle envisageait.
Enfermée dans le cadre étroit du polyzoïsme et du polypsychisme, qui lui masque la réalité essentielle des choses, elle se heurte de toutes parts à des énigmes : énigme de la formation et du maintien de l'organisme, énigme de la vie, énigme de la personnalité, énigme de la conscience, énigme de la subconscience.
Incapable d'une vue synthétique, elle n'a tiré de ses analyses que des généralisations factices, basées sur une méthode stérilisante, qui n'échappent à l'insuffisance que pour tomber dans l'absurde. La conception classique de l'individu, pour tout dire, porte la marque de l'impuissance lamentable de ce qu'on peut appeler : la psycho-physiologie universitaire officielle contemporaine.
Sans originalité, sans profondeur, sans vérité, cette psycho-physiologie officielle présente un contraste frappant avec les autres sciences, entraînées dans le merveilleux essor de notre époque.
Elle forme, à l'écart de leur lumière, comme une zone obscure où tâtonnent et se débattent en vain les meilleurs esprits... Il est temps qu'un grand souffle d'air pur balaye cette épaisse et lourde brume de petites idées accrochées à de petits faits.

[1] Comme dans le cas de Miss Beauchamp étudié par le Dr Morton Prince. Dr Morton Prince : The dissociation of a Personnality

[2] Dwelshauvers : L’Inconscient chez Flammarion.

[3] P. Janet : Préface à la Subconscience, de J. Jastrow.

[4] La principale revue psychologique française porte pour titre : Revue de psychologie normale et pathologique.

[5] Gazette médicale de Paris, 12 juillet 1916

[6] Cité par M. de Rochas : Extériorisation de la motricité.

[7] Boirac : L'Avenir des Sciences Psychiques.

[8] Boirac : La Psychologie inconnue et l'Avenir des études psychiques.

[9] La Subconscience, par J. Jastrow (Chez Alcan).

[10] Ribot : La vie inconsciente et les mouvements.

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