Le Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec


X. 1926-1927 : Le Génie Celtique. Les derniers jours de la vie du Maître

 

Un après-midi de février 1926, tandis que je lisais au Maître un article de Gabriel Delanne, paru dans la Revue Spirite, mon attention fut attirée à plusieurs reprises par de légers bruits d'une nature singulière et que j'aurais été en peine de définir. Léon Denis, accoudé au guéridon ovale qui lui servait de table de travail et qui m'avait vue me retourner fréquemment, finit par s'écrier : «Mais qu'avez-vous donc ?» Quand j'eus dit au Maître ma préoccupation, il me fit cette réponse : «Ce sont des souris !» et notre lecture se poursuivit dans le silence. Le lendemain, Léon Denis recevait l'annonce du décès de Gabriel Delanne et me disait : «Delanne était sur son lit de mort lorsque vous entendiez du bruit en lisant son article.»
Parfois des coups secs se faisaient entendre dans la fenêtre de la chambre du Maître. D'autres, plus légers, se percevaient dans un angle de cette même pièce. Léon Denis nous a souvent raconté que durant ses insomnies, il entendait de violents coups frappés à sa porte et le parquet du vestibule craquait comme sous le poids d'une personne vivante : «Pas de doute, je suis bien seul chez moi», concluait-t-il. Comme Victor Hugo, il aurait voulu engager une conversation à l'aide de cette typtologie nocturne, mais il ne put jamais y parvenir[1] .
Un jour, le facteur apporta un énorme paquet ; l'éditeur américain de Mrs Wilcox adressait au Maître quatre exemplaires magnifiquement reliés de sa traduction du Problème de l'Etre et de la Destinée. Léon Denis examina les volumes puis, ses yeux se fixant tout à coup sur un point de la chambre, il s'exclama : «Je viens de voir une grande lueur sur la porte, c'est probablement Mrs Wilcox qui manifeste ainsi sa joie de voir que les ordres donnés avant sa mort ont été exécutés.»
Peu de temps après, l'Américaine, s'étant incorporée dans le médium du Maître, lui assura qu'elle avait voulu révéler sa présence à ses côtés au moment où arrivait son travail. C'est là le seul exemple de vision dont nous ayons été témoin durant les années passées près de l'écrivain.
L'année 1925 avait privé les sciences psychiques de deux Maîtres : Flammarion, en France, et Sir William Barrett en Angleterre. La mort de Gabriel Delanne ouvrait une nouvelle ère de deuil pour 1926. Il nous fallut lire à Léon Denis des articles nécrologiques consacrés : en mai, à Félix Remo, au Pasteur Bénézech en juin, au guérisseur Béziat le même mois. En juillet, le Docteur Sentourens, le dévoué trésorier de l'Union Spirite Française, disparaissait. En Août, ce fut Emmanuel Vauchez, fondateur du Comité d'études de photographie transcendantale. «Cela ne s'arrêtera pas !», disait Léon Denis. Quelques mois plus tard, comme je lui donnais lecture des messages de Félix Remo, reçus dans quelques groupes, il me dit : «Vous ne trouvez pas que ces belles descriptions de l'au-delà donnent envie d'y partir bien vite ?» Et comme il ne jugeait pas ma réponse assez enthousiaste, il ajouta : «J'ai maintenant beaucoup plus d'amis de «l'autre côté» qu'ici-bas ; vous connaîtrez cela si vous arrivez à mon âge.»
Depuis nombre d'années le Maître ne tenait à la vie que pour le bien qu'il pouvait encore y faire ; à son apostolat se ramenaient toutes ses préoccupations ; faisant abstraction complète de sa personnalité, il ne vivait que pour son oeuvre. Son activité cérébrale se manifestait dans des articles pour les Revues ; sept années s'étant écoulées depuis la publication de son dernier ouvrage, ses familiers supposaient qu'il n'en produirait plus. Leur étonnement fut donc très grand lorsque vers la mi mars 1926, le philosophe exprima soudain son intention d'écrire sur le Celtisme. Ce sujet avait toujours été la grande passion de sa vie intellectuelle. L'assiduité avec laquelle il suivait les cours de d'Arbois de Jubainville, au Collège de France, prouve assez que les origines de notre race absorbèrent toujours la pensée de ce Lorrain, dont l'enfance avait été bercée par le récit des vicissitudes multiples qu'à travers les siècles éprouva son pays.
Lorsque le Maître songea à donner une forme concrète à son oeuvre, elle était déjà à demi-éclose en son cerveau. Il avait dû depuis longtemps déjà la choyer, la caresser. Cela seul peut expliquer l'extrême rapidité avec laquelle il nous en dicta les premiers chapitres. A l'élaboration de cette oeuvre, Léon Denis apporta l'esprit de méthode qui lui était coutumier ; il s'entoura d'une documentation abondante qui lui fut en partie procurée par de dévoués amis, sous la forme de livres prêtés, de longues lettres lui signalant les monuments mégalithiques les plus curieux de la Lorraine, lui retraçant aussi les coutumes des pays Celtiques, les légendes armoricaines, etc.
Le Maître faisait un choix et, d'un trait bleu, nous soulignions les passages qui lui fournissaient les informations utiles à son oeuvre. Il couvrait de son écriture à la grille de nombreux feuillets qu'il remaniait après lecture, de ces remaniements successifs résultait un nouveau manuscrit. Son travail le préoccupait jour et nuit et, à peine étais-je près de lui, qu'il me disait avec vivacité : «Ah ! ce synonyme que nous cherchions hier pour remplacer le terme qui ne me plaisait qu'à demi, je l'ai trouvé dans l'insomnie». Son assujettissement à l'oeuvre était tel qu'il ne la quittait que pour assurer sa correspondance ; il avait cessé sa collaboration à la Revue Spirite et il ne la reprit qu'à la fin de l'année pour faire connaître aux lecteurs de cette Revue le travail qu'il préparait.
Il était à la fois touché et ravi de voir la peine que ses amis prenaient pour lui être agréables ; sans avoir eu besoin d'en formuler le désir, le livre qui devait lui fournir une précieuse documentation lui était prêté, parfois par un concours de circonstances fortuites ; tel le livre posthume de Barrès : Le mystère en pleine Lumière, laissé au Maître par une amie, venue de Paris pour vingt-quatre heures et qui l'avait acheté afin de se distraire pendant le trajet. Comme il y puisa avec joie !
La gravité du travail était parfois égayée par quelque anecdote de l'écrivain évoquant un souvenir de ses voyages en Bretagne, dans les Vosges ou en Auvergne. Ce retour vers le passé amenait chaque fois un bon sourire sur ses lèvres : «Croyez-vous que cela intéressera ?» nous demandait-il. - «Mais certainement Maître, tout le monde rira de la peur du cordonnier de Lampaul et des grands charbonniers de la forêt noire». Nous croyons plaire au lecteur en reproduisant ces passages :
«A l'époque où je parcourais en touriste les campagnes du Finistère, j'avais pris un homme du pays pour guide, ou plutôt pour interprète, car je ne connaissais qu'imparfaitement le dialecte alors fort en usage dans cette région reculée. Or, un jour, nous rendant à Kergreven, je m'étais engagé dans un chemin creux bordé de chênes nains, comme étant le plus court, d'après la carte d'état-major que j'avais toujours sur moi. Mais mon guide m'arrêta brusquement et me dit avec une sorte d'effroi qu'on ne passait plus depuis deux ans dans ce chemin, qu'il fallait faire un grand détour. J'eus beaucoup de peine à obtenir de lui des explications claires et enfin il finit par m'avouer qu'un cordonnier de Lampaul s'étant pendu dans ce chemin, son esprit hantait encore les passants et que l'on avait renoncé à utiliser cette voie. Je passais outre en lui demandant de me désigner l'arbre du suicide, il le fit avec force signes de croix et gestes d'inquiétude.»[2]
Voici celui qui a trait à la Lorraine et aux Vosges :
«J'aimais à causer avec les bûcherons et les charbonniers de la forêt vosgienne et j'ai constaté qu'on retrouve chez eux tout ce qui caractérise la race Celtique, la haute stature, la gaieté, l'hospitalité, l'amour de l'indépendance. Bismarck ne disait-il pas des Lorrains après 1871 : «Ces éléments sont très indigestes !» Ceci me rappelle une discussion que j'eus à la Schlucht, avec des Allemands, au lendemain de l'annexion de l'Alsace à leur empire. Comme la dispute s'échauffait et que j'étais le seul Français, je fus surpris de voir tout à coup sortir du bois, des hommes de haute taille, à face noire. C'étaient des charbonniers lorrains qui avaient tout entendu et qui venaient au moment opportun me prêter main forte.»[3]
Au début, l'écrivain n'avait pas prévu les chapitres sur l'Auvergne et la Lorraine ; mais ces provinces renfermant plus que d'autres de nombreux souvenirs celtiques, il ne voulut pas les omettre et l'ouvrage en prit une plus grande ampleur ; les notes s'entassaient, le manuscrit commençait à devenir important, mais rien n'était encore classé.
Un jour vint cependant où le philosophe nous ayant exposé son plan, les nombreuses pages prirent place à leur chapitre respectif comme au signal donné les petits soldats se rangent en bon ordre pour former compagnies et bataillons. J'étais émerveillée de la clarté d'esprit, de la mémoire du Maître.
Le chapitre auquel il donna particulièrement ses soins et qui est d'une si belle envolée fut celui intitulé : La Synthèse des Druides et les Triades Bardiques. Le but de l'ouvrage d'ailleurs résidait presque exclusivement dans le désir de répandre les superbes strophes peu connues et que Léon Denis aimait tant.
Que de fois nous a-t-il récité la I°, la XXII° et la XXIV°.
I°. - Il y a trois unités primitives et de chacune il ne saurait y avoir qu'une seule : Un Dieu, une vérité, et un point de liberté, c'est-à-dire le point où se trouve l'équilibre de toute opposition.
XXII°. - Trois choses sont primitivement contemporaines : l'homme, la liberté, la lumière.
XXIV°. - Trois alternatives offertes à l'homme : Abred et Gwynfyd, nécessité et liberté, mal et bien le tout en équilibre, et l'homme peut à volonté s'attacher à l'un ou à l'autre.
Il s'agissait souvent de faire de longues recherches qui apportaient une entrave au travail et le rendaient pénible, au point que l'écrivain déplorait la faiblesse de sa vue : «Ah ! me disait-il, qu'ai-je entrepris là pour un «bonhomme» de mon âge !». Mais ces moments de découragement ne duraient point, l'énergique nature de l'octogénaire reprenait vite le dessus.
Vers la fin de février 1927, le travail était assez avancé ; la première partie en fut confiée à l'imprimeur. Moins de quinze jours après les épreuves arrivaient en double exemplaire : «Hâtons-nous, dit le Maître, si je ne suis pas prêt on laissera mon travail de côté pour en prendre un autre».
Le jeudi 10 mars, la deuxième partie étant au point il la portait à l'imprimerie. La veille il m'avait priée de l'accompagner pour lui faire traverser la rue principale, toujours très encombrée. C'est avec joie que je descendis avec le Maître cette grande artère de notre ville et, comme j'insistais pour l'attendre et le raccompagner chez lui, il refusa en prétextant qu'il s'y attarderait. Je le quittai, lui faisant promettre de faire très attention au retour. Un vieil ouvrier de la maison Arrault sur le seuil de la porte, s'écria d'un air enjoué : - «N'craignez donc rien, il vivra jusqu'à cent ans !»
Cependant le travail de composition se poursuivait, Léon Denis voulut absolument insérer, au dernier moment, la citation suivante de Maurice Barrès sur le mur Païen : - «Sur cette montagne, dès le IV° ou III° siècle avant J.-C., les Celtes avaient construit le mur païen. On trouve sur ce sommet les traces d'un oppidum gaulois et probablement un collège sacerdotal druidique.»[4]
Le Maître suivait avec une minutieuse attention ce travail dont il m'avait chargée et, comme toujours, sa lucide mémoire suppléait à sa vue défectueuse, travail de patience, s'il en fut, car la mise en pages étant faite, il s'agissait d'élaguer du texte primitif autant de lettres qu'en comportait la citation, sans que le sens des phrases amputées en fut altéré.
Pour la troisième fois, le 31 mars, Léon Denis s'achemina vers l'imprimerie ; il y portait la dernière partie de son manuscrit. On le sentait heureux, soulagé d'un grand poids à l'idée que son oeuvre allait bientôt revêtir une forme tangible et que trois mille volumes iraient de par le monde répandre sa pensée.
Ce devait être la dernière sortie du Maître.
Il faut avoir vécu près de Léon Denis les derniers mois de sa vie, l'avoir assisté comme nous dans l'élaboration de sa dernière oeuvre, pour se rendre compte de la dépense cérébrale qu'il dut faire pendant ce laps de temps assez court. Sa pensée ne se reposait jamais, et, nous pouvons dire ici la raison de ce travail intense.
Durant toute l'année 1926-1927, son dévoué médium l'avait tenu en rapport constant avec ses amis invisibles. Allan Kardec donnait chaque quinzaine les messages qui figurent à la fin du Génie Celtique. Vers le mois de janvier 1927, Jérôme de Prague dit impérieusement à «son fils» : - «Tu publieras tes deux livres dans la même année.» - «Comme tu y vas ! deux livres dans l'année ! c'est beaucoup», avait répondu le Maître.[5]
Le lendemain, Léon Denis me confia : «Vous avez entendu comme Jérôme me presse, ceci prouve que je ne serai plus là l'année prochaine !» Mon coeur se serra. De ce jour une activité fébrile s'empara de l'écrivain.
Manifestement son guide savait l'heure à laquelle se produirait le grand événement, d'où son ordre impérieux pour que le Génie Celtique fût achevé à temps.

*
* *

Le jour qui suivit la dernière sortie de Léon Denis fut celui d'une séance. Contrairement à l'habitude, il avait des invités. Quand j'arrivai, le Maître s'entretenait avec eux et montrait beaucoup d'entrain. En attendant quelques retardataires il me dicta une page du travail en cours : la préface d'une nouvelle édition de la biographie d'Allan Kardec. Ce fut la dernière fois que j'écrivis sous sa dictée.
Allan Kardec fut, à cette séance, le premier Esprit qui s'incorpora dans le médium ; s'adressant tour à tour à une personne présente et au Maître il termina son message en disant à celui-ci : «La conscience est le tabernacle, le coeur est ce qui contient l'hostie sacrée qui est l'étincelle divine, le cerveau est l'appareil vibratoire qui recueille les ondes radiantes émanées du coeur de Dieu qui met en action la pureté de votre être humain. Soyez forts en entretenant la foi supérieure et votre appareil supérieur enregistrera la beauté de Dieu. Vous avez l'affection des grands centres vibratoires, vous vous êtes acquitté de la correspondance occulte de la volonté divine et dans le royaume de la lumière vous respirerez.»
Le Maître avait la coutume de se faire donner lecture des communications obtenues le lendemain des séances. Cette fois, il ne le fit pas, et ce n'est qu'après son décès, que ce message prit pour nous, ses disciples, toute sa signification. «Vous vous êtes acquitté de la correspondance occulte de la volonté divine !» touchante approbation donnée à la vie de l'apôtre, véritable consécration de son oeuvre ! et quel sens prophétique eurent les dernières paroles d'Allan Kardec : «Dans le royaume de la lumière vous respirerez !»
Les jours qui suivirent je fus absorbée par la correction des épreuves du Génie Celtique et ne remarquai aucun changement dans la physionomie du Maître, mais un après-midi, je fus frappée par l'altération de ses traits, il articulait ses mots d'une voix rauque ; je m'en alarmai : «Je ne suis pas enrhumé, m'affirma-t-il, mais j'ai la gorge serrée.» - «Vous devez avoir un peu d'angine, repris-je, il faut vous soigner.» Ayant hâte que son travail fût terminé, il refusa de suivre mes conseils. Mais bientôt il quitta le coin du feu, ouvrit la fenêtre et se pencha sur le balcon : «Que faites-vous ? m'écriai-je, quelle imprudence !» - «C'est pour avoir de l'air», me répondit-il.
Ce même jour, Léon Denis traversant la pièce voisine où se tenait la lingère en train de raccommoder un drap, lui fit cette réflexion : «Vous cousez mon linceul.» Quand il eut quitté la chambre, je rassurai l'ouvrière émue en lui disant que c'était une boutade ; mais mon inquiétude égalait la sienne, et, avant de partir, j'insistai auprès du Maître pour aller chercher un médecin, il ne m'y autorisa pas.
Le lendemain, j'arrivai chez lui de bon matin. Averti de ma présence, il me manda près de son lit. Il était rouge et sa voix toujours rauque. Je le suppliai de se laisser soigner. - «Nous verrons plus tard, me dit-il avec peine ; puisque vous êtes venue ce matin, mettez-vous au travail que vous deviez faire dans la journée, puis vous le porterez à l'imprimerie.»
Il s'agissait de corriger les épreuves des messages du Génie Celtique qui avaient été tirées en «placards». J'accomplis ce travail automatiquement, l'esprit préoccupé de la santé du Maître qui, détaché de lui-même, n'avait que son travail en vue.
Oh ! quelles heures angoissantes je passai près de lui, si manifestement malade, puisqu'il était dans l'impossibilité de prendre aucun aliment solide ; et je ne pouvais rien !... Quand ma besogne fut terminée, midi sonnait et l'imprimerie était par conséquent fermée. Léon Denis paraissait navré. «Tranquillisez-vous, lui dis-je, j'y serai dès la réouverture des ateliers.» Je fus prévenir M. Gaétan Chauvigné, ami du Maître, de sa maladie et nous décidâmes d'appeler un médecin.
Durant les premiers jours de la médication, le malade ne garda pas le lit et passa la journée dans son fauteuil. L'esprit toujours en éveil, il me donnait des ordres ; l'un d'eux fut celui d'aller chez son banquier faire un virement de compte au sujet du papier d'édition qu'il avait acheté pour son volume.
Très calme, les gestes encore assez assurés, il me remit la somme nécessaire à l'opération et parut satisfait de la conclusion d'une affaire qui le préoccupait depuis qu'il était souffrant.
Ce même matin, il me dit : «Prenez le manuscrit du Génie Celtique, voyez si j'ai bien dit que c'est 53 ans avant l'ère chrétienne que Vercingétorix prit la résolution de se consacrer au salut de son pays ; je ne voudrais pas qu'on m'imputât une erreur chronologique.»
Le jour suivant, son état fut jugé plus grave par le médecin qui constata que les deux poumons étaient pris. Les amis de Léon Denis et moi nous vécûmes alors des heures tourmentées, passant tour à tour de l'anxiété à l'espoir, veillant à lui donner les remèdes prescrits, espérant le sauver malgré tout. Il était merveilleux de douceur et de patience, et se montrait d'une aménité parfaite avec la soeur de Saint-Vincent-de-Paul dont il recevait aussi les soins : «De quel pays êtes-vous, ma soeur ?» lui demanda-t-il un soir. - «Nous, religieuses, ne sommes d'aucun pays, Monsieur,» répondit-elle. - «Mais, vous êtes bien née quelque part ?» - «Je suis du département de la Loire». - «Ah ! j'en suis heureux pour vous, c'est un pays de forêts, un pays Celtique. Moi j'aime la forêt ; mon culte, c'est la nature, car c'est dans la nature que l'esprit de Dieu domine plus qu'en toutes choses.»
Il arrivait souvent au malade de somnoler, puis, tout à coup, d'une voix couverte il me posait quelques questions, celle-ci, par exemple : «Quel temps fait-il ?» - «Il fait un beau soleil.» - «Beau-soleil, c'est le nom de l'endroit ou Barrès écrivit son dernier livre, vous le savez bien ?» - «C'est possible, dis-je, mais je ne m'en souviens pas.» - «Vous ne savez jamais rien !» reprit-il lentement. A cette saillie, aussi anodine que tant d'autres par lesquelles le Maître se plaisait à me taquiner, je commençai à douter de l'extrême gravité de sa maladie et je me repris à espérer.
Un certain jour, sa voix affaiblie laissa tomber ces mots : «Que faites-vous ?» L'ordre m'ayant été donné de ne pas l'entretenir de mon travail afin de ne pas le fatiguer, je gardai le silence, mais il reprit : «C'est comme si je parlais à une bûche.» Cette boutade me fit légèrement sourire malgré ma tristesse. Je m'approchai vivement de lui ne voulant pas lui laisser supposer quelque indifférence à ses paroles. - «Les deuxièmes épreuves arrivant régulièrement de l'imprimerie, je les compare avec les premières», lui dis-je. - «Laissez cela, reprit-il, et recopiez la préface pour Allan Kardec.» - «Mais nous ne sommes que le 9», répliquai-je. - «Vous n'avez que le temps, il faut qu'elle arrive à Meyer le 15.» Je m'exécutai, non sans être émue.
Il s'informait parfois de son courrier. Celui-ci s'accumulait, mais invariablement nous lui répondions : «Il n'y a rien.»
Une lettre en écriture Braille vint de Paris, je la mis de côté. L'épistolière était toute dévouée à l'écrivain et avait fait pour le Génie Celtique des recherches à la Bibliothèque Nationale ; actuellement elle corrigeait les épreuves de l'ouvrage. Etonnée de ne rien recevoir par les derniers courriers, elle devint anxieuse et m'envoya la traduction de sa lettre. «Pourquoi cette bonne manne ne m'est-elle plus distribuée ?» demandait-elle à l'auteur. Afin de donner au Maître l'illusion d'une lecture, je mis la feuille de Braille entre ses mains et lui communiquai la traduction : «Elle est bien lourde, cette manne !» dit-il.
En dépit de nos craintes secrètes et soigneusement dissimulées, la persistance de cette tranquille lucidité nous faisait toujours caresser l'espoir d'une guérison. Mais, hélas ! il fallut se rendre à l'évidence. Les forces du malade décroissaient de jour en jour. La matinée du 12 fut particulièrement pénible, nous étions trois à le veiller. Dans la ruelle du lit la bonne Georgette soutenait la tête de son Maître, Mme S. était du côté opposé, je me tenais au pied du lit. Les circonstances nous avaient groupées en un triangle. Soudainement, le mourant dit d'une voix nette, mais faible, qui, passant par des lèvres qui ne remuaient pas, semblait nous arriver de très loin : «Georgette, vous avez été à même de comprendre... si vous avez voulu... vous savez... ce que vous allez voir arriver... vous savez... que ce qui a été écrit... est l'expression de la vérité... de la vérité toute nue.» Et il ajouta en s'adressant plutôt à Mme S. et à moi : «Vous aurez à entendre des sarcasmes... mais cela doit vous être indifférent...» Il se tut, je sentis la grandeur de cet instant, les yeux bleus du Maître ne me quittaient pas, visiblement il attendait que je lui répondisse. J'étendis alors la main et, simplement, d'une voix blanche : «Nous sommes, dis-je, et resterons toujours vos disciples et diffuserons les croyances que vous nous avez enseignées.»
Quelques instants plus tard : «Il faut terminer... résumer et conclure», dit-il. Pour mettre son esprit en plein repos, je l'informai que les dernières épreuves étaient parties pour la correction le matin même. Il réitéra : «Envoyez à Meyer le 15». Ainsi, quoique la vie de l'Apôtre ne tint plus qu'à un fil, il gardait néanmoins le souci de son travail, le souci de la ponctualité qui avait dominé toute son existence.
Il expira dans la soirée...
«Quelle belle mort !» s'écrièrent les amis du Maître en venant, quelques heures plus tard, me l'annoncer.
Par le sourire radieux qui illuminait son visage au moment suprême, ils avaient eu le sentiment net du bonheur éprouvé par l'apôtre en s'envolant vers les célestes demeures.
J'écrivis quelques jours plus tard à Mme Brissonneau[6] , ces mots : «Ce n'est pas un simple hasard qui rappelle à l'espace Léon Denis la semaine de Pâques et au moment précis où il a terminé une oeuvre dans laquelle il a mis le meilleur de lui-même. Ce n'est pas le hasard qui veut que cette belle figure de penseur soit glorifiée, exaltée dans les revues qui paraîtront en Mai, mois qu'il préférait entre tous, parce que c'était celui de Jeanne d'Arc.»

*
* *

Ayant vu à l'oeuvre l'éminent écrivain qui, inlassablement travaillait sans jamais regarder en arrière, ayant assisté particulièrement au grand effort intellectuel des derniers mois de sa vie, je n'étais pas éloignée de croire à la pérennité de son être. Comme l'athlète en pleine possession de ses forces physiques quitte parfois l'arène, le Maître jouissant toujours de ses belles facultés cérébrales quittait celle où il combattait depuis cinquante ans. Son champ de travail n'avait-il pas été une véritable arène, où, loyal gladiateur, il avait combattu avec des armes toujours franches. Comme un héros tombé au champ d'honneur, il fut terrassé en pleine activité.
Seuls, les amis de l'apôtre ont su que la venue de la mort, qu'il appelait la libératrice et qu'il attendait sans crainte, lui causait une déception ; elle se lisait dans ses yeux. Il nourrissait plus d'un projet, il laissait en outre son cher Génie Celtique, le dernier né de sa pensée, achevé certes, mais sans forme tangible, sans vêtement pour ainsi dire. Ce travailleur n'avait pas terminé la tâche qu'il s'était tracée.
Dès le lendemain du décès du Maître, nous dûmes faire trêve à notre chagrin pour songer à exécuter ses ordres et recommandations. «Si vous êtes là, nous avait-il recommandé jadis, veillez à ce que je ne sois pas enterré vivant. On a souvent vu des cas de léthargie qui ont l'apparence de la mort.»
On peut dire que c'était là sa seule crainte, mais réelle celle-là, les inhumations prématurées étant beaucoup plus fréquentes qu'on ne le suppose habituellement.
Léon Denis avait profité des moindres circonstances, d'une lecture le plus souvent, pour nous faire connaître ses ultimes désirs. Lisant un jour dans un livre de Mgr. Cornillier[7] , le passage relatif aux cérémonies funèbres, il nous avait dit : «Sachez bien que je ne veux pas d'un amas de fleurs, seulement des immortelles jaunes, insigne des spirites, l'immortelle est l'emblème de l'immortalité et la couleur jaune est symbole de lumière». Le Maître avait ajouté : «Mes obsèques ne peuvent avoir lieu avant deux heures, il faut laisser au pasteur Wautier le temps d'arriver.»
Léon Denis nous avait donné en dépôt son testament moral. Nous le lûmes à ses amis le soir même de sa mort, et, suivant ses instructions, nous en fîmes l'envoi aux personnes qu'il nous avait désignées. C'est une magnifique et touchante page dans laquelle l'Apôtre révèle sa belle âme. La voici :
«Parvenu au soir de la vie, à cette heure crépusculaire où une nouvelle étape s'achève, où les ombres montent à l'envi et couvrent toutes choses de leur voile mélancolique, je considère le chemin parcouru depuis mon enfance, puis je dirige mes regards en avant, vers cette issue qui va bientôt s'ouvrir pour moi, sur l'Au-delà et ses clartés éternelles.
«A cette heure mon âme se recueille et se dégage par avance des entraves terrestres, elle voit et comprend le but de la vie, consciente de son rôle ici-bas, reconnaissante des bienfaits de Dieu, sachant pourquoi elle est venue et pourquoi elle a agi, elle bénit la vie pour toutes les joies et toutes les douleurs, pour toutes les épreuves salutaires que celle-ci lui a procurées, elle reconnaît là les instruments de son éducation, de son élévation.
«Elle bénit la vie terrestre, pénétrée quand elle la quittera de la pensée de revenir plus tard dans une existence nouvelle, travailler encore, souffrir, se perfectionner et contribuer par ses travaux au progrès de ce monde et de l'humanité.
«J'ai consacré cette existence au service d'une grande cause, le Spiritisme ou Spiritualisme moderne qui sera certainement la croyance universelle, la religion de l'avenir.
«J'ai consacré à le répandre, toutes mes forces, toutes mes facultés, toutes les ressources de mon esprit et de mon coeur. J'ai été toujours et puissamment soutenu par mes amis invisibles, par ceux que j'irai rejoindre bientôt. Pour la cause du Spiritisme j'ai renoncé à toutes les satisfactions matérielles, à celles même de la vie de famille et de la vie publique, aux titres, aux honneurs et fonctions, errant par le monde, souvent seul et attristé, mais heureux au fond de payer ainsi ma dette au passé et de me rapprocher de ceux qui m'attendent là-haut dans la lumière divine.
«En quittant la terre, je veux que les ressources que j'y laisse soient consacrées au service de cette même cause. C'est dans cette pensée, dans cette volonté bien arrêtée que j'ai dressé ci-après la liste de mes légataires.
«D'abord dans un but de propagande humanitaire, je lègue à M. Jean Meyer, demeurant Villa Montmorency, Avenue des Tilleuls, 11, Paris (16°), la propriété de mes oeuvres figurant dans la Bibliothèque de philosophie spiritualiste moderne et des sciences psychiques qu'il a fondée.
«En outre, je lègue au dit Jean Meyer tous mes volumes et brochures en dépôt à l'imprimerie Arrault, à Tours, ainsi que les clichés, empreintes et accessoires se rapportant à ces ouvrages. Si, au décès de M. Jean Meyer, le fonctionnement de sa bibliothèque ci-dessus désignée se trouvait compromis, mes oeuvres tomberaient dans le domaine public et tous les publicistes pourraient les reproduire, à la condition de se conformer scrupuleusement au texte de chaque dernière édition sous le contrôle et la surveillance de mes exécuteurs testamentaires.»
LEON DENIS.
Dans le journal quotidien que je tins les dernières années de mon secrétariat chez l'auteur d'Après la Mort, je relève une date qui entre toutes me rappelle un souvenir inoubliable : 7 janvier 1925, je cite : «Aujourd'hui, Léon Denis m'ayant attirée devant un petit meuble rempli de casiers contenant des lettres, m'a tenu ce propos : «Après ma mort, MM. Gaston Luce et Gaétan Chauvigné doivent partager ces lettres avec vous.» Je n'ignorais pas quel trésor spirituel renfermait le meuble et j'éprouvais une immense gratitude envers celui qui avait la généreuse idée de m'en faire bénéficier pour une partie. Ce don, en effet, a rendu possible le travail que j'ai entrepris, car mes seuls souvenirs n'eussent pas suffi à faire connaître complètement l'écrivain spirite, il m'était indispensable d'avoir la collaboration de ceux qui, après la lecture de ses oeuvres, l'ont apprécié, aimé et par de touchantes lettres ont tenu à lui témoigner leur vénération.
A tous ces frères et soeurs, bien cordialement «Merci !»
Et je rends grâces à Dieu d'avoir orienté mon destin vers Léon Denis. Avoir vécu près de cette âme noble et élevée, près de ce penseur qui toujours mit en harmonie sa vie et ses idées, observa dans toute leur rigueur les principes de la morale et de la doctrine qu'il enseignait, cela a été pour moi une source d'encouragement, de soutien moral, de joie et de quiétude spirituelle, dont je ressens chaque jour et ressentirai sans fin la forte et salutaire influence.
Saint-Cyr-sur-Loire, le 2 Novembre 1928.

 

[1] Voir les Mémoires de M. Barthou dans la Revue des Deux Mondes.

[2] Le Génie Celtique et le Monde Invisible, pp. 58-59.

[3] Même ouvrage, pp. 101-102.

[4] Au Service de l'Allemagne, chapitre VI.

[5]J. de Prague faisait allusion au Iivre que Léon Denis voulait faire imprimer sur le Socialisme et le Spiritisme et qui devait contenir tous les articles publiés sous ce titre dans la Revue Spirite.

[6] Directrice des Annales du Spiritisme et du groupe d'études psychiques de Rochefort-sur-Mer.

[7] La survivance de l'âme et son évolution après la Mort. Editions Jean Meyer, 8, rue Copernic, Paris (16°).

FIN




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