Le Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec


CHAPITRE PREMIER
DES PHÉNOMÈNES DE MATÉRIALISATION
suite

A. — Matérialisation et dématérialisation d'objets inanimés

Je n'oublie pas que je dois traiter cette question uniquement au point de vue de la théorie de l'hallucination. Le docteur Hartmann n'admet pas les témoignages concordants de la vue et du toucher, même s'ils émanent de plusieurs personnes à la fois : la matérialisation d'un objet sous les yeux des témoins et sa dématérialisation graduelle, observée par les mêmes témoins, — ce qui est pour le jugement et l'expérience ordinaires le summum de la preuve exigée et ce qui s'est produit souvent aux séances médiumniques, — est pour M. Hartmann la preuve eo ipso de l'hallucination. Je dois donc chercher à prouver le phénomène par des effets durables (p. 99), dont les plus positifs seraient des matérialisations, non pas éphémères, mais permanentes. Mais ici la preuve la plus parfaite cesse pour cela même d'être une preuve, car l'objet, une fois matérialisé, ne diffère plus d'aucune façon d'un autre objet. En sorte que la preuve du phénomène ne pourrait avoir d'autre base que celle sur laquelle s'appuie aussi le phénomène de la pénétration de la matière, c'est-à-dire le témoignage humain. En me basant sur ce témoignage, j'espère pouvoir produire quelques exemples assez satisfaisants ; c'est ici que la photographie transcendantale vient à notre aide ; elle nous fournit une preuve positive de la matérialisation invisible de toute sorte d'objets inanimés, le plus communément des étoffes et des fleurs[1]. Les étoffes que l'on voit sur ces photographies ne présentent généralement rien de distinctif, car elles ne sont qu'un accessoire ; néanmoins elles offrent quelquefois des particularités remarquables ; c'est ainsi que M. Hallock témoigne que sur l'une des photographies de Mumler qui représente M. Livermore avec le portrait de feu sa femme (et que nous avons mentionnée page 66), les étoffes qui entourent la figure sont particulièrement fines et d'un beau dessin, surtout vues à la loupe ; on pourrait les comparer à une aile de papillon. (Spiritualist, 1877, I, 239.) Nous avons également mentionné plus haut que, sur l'une des photographies obtenues par M. Slater, le portrait de la personne qui posait était artistement enveloppé d'une dentelle transparente, examinée de près, cette dentelle paraissait formée de petits anneaux de diverses dimensions, ne rappelant en rien les dentelles de fabrication ordinaire.
Nous appuyant sur cet antécédent, nous sommes en droit de supposer que le phénomène de la matérialisation de semblables objets doit se produire aussi dans le domaine de la matérialisation appréciable aux sens. Nous trouvons en effet dans la catégorie des phénomènes médiumniques de nombreux exemples de la matérialisation des tissus et des fleurs. Les faits d'apport de ces objets, dans des conditions excluant toute possibilité de fraude, sont innombrables comme le docteur Hartmann n'a pas mis en doute la réalité de ce phénomène, il est inutile que je m'applique ici à sa démonstration en citant quelques-unes des expériences faites. Au début, on était disposé à attribuer aux tissus dont les figures matérialisées étaient revêtues une origine supra sensible mais bientôt on en vint à discerner la différence entre « l'apport » transcendantal d'un tissu et sa matérialisation temporaire, dans le sens strict du mot. Ainsi que nous l'avons vu, le premier phénomène est précurseur du second, et c'est de ce dernier que nous devons nous occuper en ce moment. Nous avons été logiquement amenés à l'hypothèse que le phénomène de la matérialisation pourrait se produire aux dépens d'un objet donné, sans le dématérialiser complètement. Et c'est effectivement ce qui a lieu d'après l'observation et le dire des forces intelligentes produisant ce phénomène. La matérialisation temporaire d'un tissu se produirait donc aux dépens des tissus portés par les assistants ; c'est le tissu qui servirait de médium à la matérialisation d'un tissu. Voici ce que j'ai trouvé à ce sujet dans une communication : « Il est impossible de former pareille matière à moins qu'une matière correspondante soit en possession du médium ou des assistants, attendu que toute chose dans le monde de la matière à sa qualité correspondante dans le monde spirituel. Généralement, c'est la couleur blanche qui est choisie mais, si des couleurs végétales sont placées dans la chambre où a lieu la séance, alors presque chacun de nous pourrait changer la couleur blanche de sa draperie en l'une des nuances représentées dans la chambre. Ce phénomène pourrait, après une suite d'expériences, être produit sous les yeux des assistants, soit avec la draperie matérialisée par nous, soit avec un tissu fabriqué dans votre monde[2] . »

Je ne connais qu'une seule expérience faite dans ce sens par M. Clifford-Smith, obtenue par la photographie transcendantale. Le but était de prouver la matérialisation transcendantale d'une étoffe aux dépens d'une étoffe naturelle, reproduisant, comme preuve, le dessin de cette étoffe. Pour faire cette expérience, M. Smith prit chez lui un tapis de table et se rendit avec le médium Williams chez M. Hudson, photographe. Voici le récit qu'il a fait de cette séance :
« M. Hudson était sorti, mais il revint bientôt. Nous nous rendîmes immédiatement à son atelier. M. Hudson n'avait jamais vu le tapis, et il ne pouvait connaître mes intentions. Je lui demandai : « Ce dessin (du tapis) apparaîtrait-il clairement sur une photographie. » Il me répondit affirmativement et me proposa de le photographier. J'y consentis avec l'intention d'étaler simplement le tapis sur le dossier d'une chaise mais, au moment ou il allait faire la photographie, j'eus l'inspiration de demander à M. Williams de se placer à côté de la chaise, mais hors du champ de photographie, tout en restant derrière la draperie. Je ne détachai pas mes yeux du tapis placé sur la chaise. Le résultat fut l'apparition d'une forme spirite vêtue de blanc, dont le visage était très reconnaissable à travers l'étoffe ; mais le fait caractéristique était que sur les épaules on voyait un fac-similé du tapis de table, exactement comme je l'avais placé chez moi, sur M. Williams ; le dessin de l'étoffe était très net, plus aisé même à distinguer sur la forme spirite que sur la chaise où il était étalé, et cependant il était resté visible sur la chaise pendant tout le temps[3] ."

Un des cas les plus authentiques de matérialisation d'étoffes est celui qui s'est produit aux séances de M. W. Crookes, avec Miss Cook, par la forme matérialisée connue sous le nom de Katie King. Voici comment M. Harrison, l'éditeur du Spiritualist, témoigne de ce fait :
« La forme féminine, qui se donnait le nom de Katie, était assise sur le plancher, en deçà de la porte qui donnait dans la chambre servant de cabinet noir. Dans ce cabinet noir, nous pouvions voir, pendant toute la séance, celle que nous croyions être Mlle Florence Cook, sa tête n'était pas tournée vers nous, de sorte que nous ne pouvions voir son visage, mais nous pouvions distinguer ses vêtements, ses mains et sa chaussure. Katie était sur le plancher, hors du cabinet ; tout près d'elle étaient assis, d'un côté M. W. Crookes, de l'autre M. Tapp. Parmi les personnes présentes se trouvaient les parents du médium, Mme Ross-Church, moi-même et quelques autres personnes encore, dont je ne me rappelle pas les noms. Katie découpa du pan de son large vêtement une dizaine de morceaux, et les distribua aux assistants ; les découpures qu'elle fit dans son vêtement étaient de diverses dimensions, et on pouvait aisément passer la main dans quelques-unes. Je lui dis spontanément : « Katie, si vous pouviez reconstituer l'étoffe, comme vous le faisiez quelquefois !» Il est bon de remarquer que tout cela se passait à la lumière du gaz, et en présence de nombreux témoins. J'avais à peine exprimé mon désir qu'elle recouvrît tranquillement la partie découpée de son vêtement avec la partie qui était restée intacte, puis, aussitôt, la découvrît ; cette opération ne dura que trois ou quatre secondes. Le pan de son vêtement était entièrement rétabli, il n'y avait plus un seul trou. M. Crookes demanda à examiner l'étoffe, ce à quoi Katie consentit ; il palpa toute la partie découpée, centimètre par centimètre, l'examina attentivement, et déclara qu'il ne s'y trouvait plus la moindre solution de continuité, de découpure ou de couture, ni aucune autre trace. M. Tapp demanda la permission d'en faire autant et, après un long et minutieux examen, il donna le même témoignage[4]. »
Il faut lire aussi les témoignages relatifs au même fait, dans le Spiritualist, 1876, I, 235, 258, 259. De semblables expériences ont du reste été faites plusieurs fois avec d'autres médiums[5].
M. Hartmann, en mentionnant ce genre de phénomènes, en conclut « qu'il est clair que l'on s'est trouvé en présence, dans ces divers cas, d'une combinaison de l'hallucination de la vue et du toucher (pp. 102 et 103). Mais l'objection est que les morceaux d'étoffes coupés ne disparaissent pas, et j'ai vu chez M. Harrison l'étoffe qu'il avait coupée.
Nous nous trouvons donc en présence de ce dilemme : ou le vêtement était hallucinatoire, et dans ce cas l'étoffe n'a pu être coupée et subsister ou bien le vêtement existait réellement, et alors le trou n'a pu être réparé. Pour sortir de cette difficulté, M. Hartmann ajoute : « Lorsque le fantôme fait découper son vêtement par les assistants, et que les morceaux présentent la résistance d'étoffes terrestres, surgit cette question : Se trouve-t-on en présence d'une hallucination du toucher, ou de l'apport d'un objet réel ? » (P. 103.)
Comment M. Hartmann éclaircit-il ce doute ? Il dit : « Si les morceaux d'étoffes disparaissent ultérieurement, ou s'ils sont introuvables après la séance, il faut considérer leur caractère hallucinatoire comme démontré ; si, par contre, ces morceaux subsistent et peuvent être taxés suivant leur prix, leur réalité, leur provenance terrestre est indubitable. » (Même page.) Mais comment expliquer cette provenance terrestre ? M. Hartmann nous a déjà dit que si ce n'est pas une hallucination du toucher, c'est l'apport d'un objet réel.
De la part de M. Hartmann ce mot est imprudent ; il n'a pas le droit de parler d'apport pour l'explication d'un phénomène médiumnique quelconque. L'apport est un fait transcendantal, inexplicable— du moins M. Hartmann n'en a donné aucune explication. — donc, expliquer l'origine d'un tissu par l'hypothèse de l'apport, c'est expliquer l'inexplicable par l'inexplicable, et M. Hartmann est tenu de nous donner des explications naturelles. Peu nous importe qu'il base son explication sur un fait admis par les spirites : l'apport ; il n'a pas le droit de faire cette concession aux spirites, car il a pris la plume pour leur apprendre « quels sont les trois principes de méthode contre lesquels le spiritisme pèche », et dont le troisième nous apprend « qu'il faut s'en tenir autant que possible aux causes naturelles» (p. 118) et pour leur démontrer que dans le spiritisme « il n'y a pas la moindre raison d'aller au delà des explications naturelles » (P. 106).
Un fait qui prouverait qu'une étoffe matérialisée n'est pas une étoffe apportée, — de provenance terrestre, — serait sa disparition graduelle, non au moment de la séance, alors que l'influence hallucinatoire du médium sur les assistants est toute puissante, mais en dehors de ces conditions et cette dématérialisation pourrait être constatée par la photographie. C'est une expérience à faire. Pour le moment, nous nous en tiendrons aux quelques relations constatant le fait de la matérialisation de tissus entiers et en quantité sous les yeux des assistants, l'enlèvement d'un morceau de ces tissus au moyen de ciseaux, sa conservation pendant quelques jours, sa dématérialisation graduelle et enfin sa disparition.

Nous passerons maintenant à la matérialisation des fleurs. Leur apport, dans une chambre fermée, a été constaté très souvent mais le phénomène de leur matérialisation s'est produit rarement. Les premiers faits de ce genre ont été obtenus par M. Livermore, avec le médium Miss Kate Fox.[6]
D'après le témoignage de M. A. .J. Davis, dans le Herald of Progress :
« Dans l'un des cercles spirites de New York, il se produisait fréquemment de belles fleurs douées d'une vie momentanée, créées artificiellement à l'aide des éléments chimiques répandus dans l'atmosphère. Ces spécimens de la création spirite étaient ensuite offerts aux membres du cercle ; chacune de ces fleurs était par conséquent mise à la portée de nos sens ; leur arôme agissait directement sur l'odorat, et la tige et les feuilles pouvaient être touchées, prises en main. Au cours de l'une de ces séances, le message spirite nous a indiqué de mettre une de ces fleurs sur la cheminée, ce qui fut exécuté par un des membres du cercle qui revint de suite à sa place. Aux yeux des assistants, qui regardaient tous fixement la fleur, celle-ci disparut complètement, après douze minutes[7]. »
Dans le livre de Wolfe, Faits surprenants (pp. 508 et 538), nous lisons le passage suivant : « Sous le tapis de la table, on vit une lumière devenant de plus en plus intense, jusqu'à ce qu'une belle fleur fût complètement matérialisée alors, la fleur fut projetée dans la chambre, à une distance suffisante pour qu'on pût voir entièrement la main qui la tenait. Observée pendant une demi-minute, elle disparut, mais pour être représentée de nouveau. La fleur n'était pas à plus de 12 pouces de nos yeux. D'après ses dimensions, sa forme et sa couleur, la fleur ressemblait à une rose mousseuse. »
Ces matérialisations, étant éphémères, ne peuvent servir de réponse à la théorie hallucinatoire de M. Hartmann ; j'ai tout lieu de supposer que la photographie aurait pu donner la preuve nécessaire de leur existence objective ; je ne doute pas que cette expérience soit faite un jour mais je ne cite ici ces faits que parce qu'ils sont les antécédents naturels de la matérialisation des fleurs et des fruits, produite sous les yeux, et ayant le caractère de la matérialité permanente. Les faits les plus remarquables de ce genre sont ceux qui se sont produits par la médiumnité de Mme Espérance de Newcastle, et qui sont rapportés, in extenso, dans le Médium de 1880, pages 528, 538 et 542, et aussi dans le Herald of Progress de 1880, publié à Newcastle. Ce phénomène s'est manifesté de trois façons :
1° dans un verre d'eau ;
2° dans une boîte avec de la terre fraîche ;
3° dans une carafe à eau, contenant du sable et de l'eau.
Cela se passait à des séances de matérialisation ; le médium s'était retiré dans un cabinet, et l'opérateur était une figure matérialisée qui se donnait pour une jeune fille arabe nommée Yolanda. Voici quelques renseignements sur les trois formes affectées par le phénomène, sous les yeux de nombreux témoins et à plusieurs reprises :
1° M. Fitton avait posé sur la paume de sa main un verre contenant un peu d'eau, à la vue de tous ; il n'y avait rien dans le verre, mais, après que Yolanda eut fait quelques passes, M. Fitton vit un bouton de rose dans le verre ; ce bouton s'entrouvrit bientôt à moitié, et Yolanda le prit et le remit à M. Fitton. Celui-ci le fit voir pendant quelques instants à Mme Fidier et, quand il le reprit, il vit que, dans ce court intervalle, la fleur s'était épanouie[8].
2° Pour la reproduction d'une plante entière, l'opérateur mystérieux demanda une boîte avec de la terre fraîche et une plante vivante et saine, devant servir de médium, ce qui fut fourni par l'un des assistants.
A la séance du 20 avril 1880, la boîte contenant la terre fut posée au milieu de la chambre, et la plante-médium, une jacinthe, auprès de la boîte. Yolanda arrosa la terre avec de l'eau qui lui fut présentée, puis elle couvrit la boîte avec une draperie et se retira dans le cabinet. Elle en sortait de temps en temps, fixait la draperie pendant quelques instants ou faisait des passes, puis se retirait de nouveau. Après une vingtaine de minutes, la draperie parut se soulever et gagner graduellement en hauteur et en ampleur. Alors Yolanda enleva la draperie et on vit dans la boîte un grand et beau pélargonium, dans toute sa fraîcheur, haut de 25 pouces, avec des feuilles larges de 1 à 5 pouces ; il fut transplanté dans un pot ordinaire et continua à vivre, tandis que la plante médium ne tarda pas à dépérir[9].
C'est de la même façon que fut produit à la séance du 22 juin, dans l'espace d'une demi-heure, un beau fraisier, portant des fruits à divers degrés de maturité ; la plante qui servit cette fois de médium était un géranium.[10]
3° La production d'une plante dans une carafe, à la séance du 4 août, est décrite par M. Oxley dans le Herald of Progress (n° 8) :
« En sortant du cabinet, Yolanda fit signe qu'on lui donnât une carafe, de l'eau et du sable (lequel venait d'être acheté juste avant la séance) ; ensuite, s'accroupissant sur le plancher, au vu de tout le monde, elle appela M. Reimers, qui, d'après ses indications, versa dans la carafe un peu d'eau et du sable. Yolanda plaça la carafe au milieu de la chambre, fit quelques passes, la couvrit d'un petit drap léger et s'éloigna vers le cabinet, à une distance d'environ 3 pieds de la carafe. A ce moment même, nous vîmes quelque chose s'élever en dessous du drap et s'étendre en tous sens, atteignant une hauteur de quatorze pouces. Lorsque Yolanda s'approcha et enleva le drap, nous nous aperçûmes qu'une plante avait poussé dans la carafe, une vraie plante avec racines, tige et feuilles vertes. Yolanda prit la carafe dans ses mains, s'approcha de l'endroit où je me tenais et me la tendit. Je la pris dans une main et l'examinai avec mon ami Calder ; la plante ne portait pas encore de fleurs. Je plaçai la carafe sur le plancher, à 2 pieds de moi. Yolanda rentra dans le cabinet, où nous entendîmes retentir des frappements ayant cette signification, suivant l'alphabet convenu : « Regardez la plante, à présent. » Alors Calder, saisissant la carafe et la tenant en l'air, s'écria, tout surpris : « Mais voyez, il y a une fleur ! » En effet, la plante portait une grande fleur. Pendant les quelques minutes que la carafe était restée à mes pieds, la plante avait grandi de six pouces, avait jeté plusieurs nouvelles feuilles et une belle fleur de couleur rouge doré ou orange.[11]»
Ce fait n'était pas une hallucination, ainsi que l'atteste une photographie de la plante faite par M. Oxley le lendemain. La plante se trouvait être une Ixora crocata ; le dessin en est joint à l'article de M. Oxley, dans le Herald, ainsi qu'au livre de Mme Emma Hardinge-Brittan, les Miracles du XIXe siècle, et à l'édition allemande de cet ouvrage, page 132.
M. Oxley, à qui je m'étais adressé pour quelques renseignements, a eu l'obligeance de me faire tenir, en même temps que sa réponse, une belle photographie représentant la plante entière dans la carafe, laissant voir les racines et le sable dans lequel elles ont poussé. Dans sa lettre, M. Oxley confirme le fait de l'origine extraordinaire de cette plante ; il dit, entre autres : « Pas moins de vingt personnes étaient témoins de ce phénomène, qui s'est produit par une lumière modérée, mais suffisante pour voir ce qui se passait. Le drap reposait immédiatement sur le goulot de la carafe, et nous avons pu très distinctement le voir se soulever graduellement. » M. Oxley a eu l'obligeance de m'envoyer une partie de la plante même pour être comparée à la photographie ; c'était précisément la partie supérieure, avec la fleur et trois feuilles, coupés et mis sous verre aussitôt après l'exécution de la photographie. Les feuilles mesuraient 17 à 18 centimètres de long et 6 centimètres de large ; pour ce qui est de la fleur, elle consistait en un faisceau de quarante pistils d'une longueur de 4 centimètres et se terminant chacun par une fleur composée de quatre pétales. M. Sellin, de Hambourg, ayant assisté à cette séance, j'ai naturellement eu l'idée de m'assurer son témoignage et lui ai écrit la lettre suivante :
« Saint-Pétersbourg, ce 7/19 avril 1886.
Monsieur, puisque vous avez assisté, conjointement avec MM. Oxley et Reimers, à la séance de Mme Espérance, au cours de laquelle s'est produite la remarquable croissance d'une plante que Yolanda a remise à M. Oxley, votre témoignage aura pour moi une valeur particulière ; aussi viens-je vous prier de bien vouloir m'envoyer une réponse aux questions suivantes :
1° Par quel éclairage ce phénomène s'est-il produit ?
2° Êtes-vous bien sûr d'avoir vu le vase même dans lequel la plante a poussé, et êtes-vous persuadé qu'il n'y avait, dans ce vase, que de l'eau et du sable ?
3° Avez-vous clairement vu que la plante s'élevait graduellement de la carafe, pour atteindre les dimensions indiquées dans la description ?
4° Avez-vous bien remarqué qu'alors que la plante a été remise à M. Oxley elle n'avait pas de fleur ? que celle-ci ne parut que plus tard ?
5° Avez-vous un doute quelconque sur l'authenticité du phénomène, et, sinon, comment vous l'expliquez-vous ?
Vous m'obligeriez beaucoup en me donnant ces renseignements. Agréez, etc. »

Voici la réponse que M. Sellin m'a obligeamment communiquée :
« Hambourg, ce 5 mai 1886..
Borgfelde, Mittelweg, 39.
Monsieur, je vous présente mes excuses de répondre si tardivement à votre lettre du 19 avril, qui m'est parvenue seulement le 27, à mon retour d'Angleterre, où j'ai passé deux semaines. J'espère, néanmoins, que ma réponse vous arrivera à temps.
Pour plus de clarté, j'y joins un dessin de la pièce où les séances ont eu lieu, avec indication du cabinet et des endroits que nous occupions.


Dans ce dessin, je n'ai point observé une exactitude rigoureuse, ce qui, d'ailleurs, n'a pas une grande importance ; je tiens essentiellement à indiquer l'endroit où je me trouvais, endroit qui me mettait, comme vous pouvez le voir, dans des conditions particulièrement avantageuses.
Quant aux questions que vous me posez :
1° Il est très difficile de déterminer l'intensité de la lumière. La chambre était éclairée au gaz, à travers une fenêtre masquée par un rideau rouge ; la flamme pouvait être réglée à l'intérieur de la chambre ; on la levait ou la baissait.
Tant que durait la croissance, l'éclairage était faible, mais suffisant, non seulement pour voir Yolanda et pour distinguer la carafe, recouverte du drap blanc, mais aussi pour suivre le soulèvement graduel de ce drap an fur et à mesure que la plante grandissait. Comme le dessin l'indique, je me trouvais à une distance de la plante ne dépassant pas 3 pieds, et je puis par conséquent dire avec assurance que le drap blanc s'est soulevé à une hauteur de 16 pouces dans l'espace de trois minutes. Lorsque ensuite Yolanda ôta le drap de dessus la plante, que je n'ai pas perdue de vue un instant, j'ai cru voir un Ficus à la place de l’Ixora crocata, plante que je ne connaissais pas. La clarté existante me permettait de distinguer chaque feuille, de sorte que j'ai pu reconnaître mon erreur avant que Yolanda eut remis la carafe avec la plante à M. Oxley.
2° Le vase employé en cette circonstance (une carafe avec un goulot de moins d'un pouce en diamètre) est absolument semblable à celui reproduit par un dessin dans le Herald of Progress ; je l'ai vu tant avant la séance qu'après, et j'ai pu l'examiner minutieusement, car, alors qu'on apportait la carafe, le sable, l'eau et la feuille de journal, la lumière a été augmentée. Ce détail ne peut nullement être mis en doute. Voici l'ordre que l'on a observé dans la séance : lorsqu'au début Yolande eut distribué ses roses, elle s'éloigna dans le cabinet, elles objets précités ont été demandés par des frappements sortant de ce cabinet. M. Oxley dit qu'avant la séance il avait été prévenu (probablement au moyen d'écritures automatiques) que ces objets devaient être tenus prêts d'avance. M. Armstrong, en l'honnêteté duquel je ne puis avoir aucun doute, et qui dirigeait ces séances, a fourni ces accessoires lui-même. Mme Espérance se trouvait en ce moment dans un état de transe probablement partiel, car, étant dans le cabinet, elle causait et toussait. Lorsqu'on eut diminué la lumière, Yolande sortit du cabinet, appela d'un geste M. Reimers et lui fit signe de poser la feuille de journal par terre et de remplir la carafe, qui fut posée dessus, avec du sable, jusqu'à une hauteur déterminée, et d'y verser une partie de l'eau. M. Reimers accomplit ce qui lui était demandé, se tenant à genoux au bord du journal, tandis que Yolande était en face de lui à l'autre bout, également à genoux. Lorsque M. Reimers eut fini, Yolanda lui donna un baiser au front et lui fit signe de retourner à sa place. Elle-même se leva et recouvrit la carafe du drap blanc. D'où l'avait-elle pris ? Était-ce une partie de son vêtement, ou bien l'avait-elle produit sur place ? Je ne voudrais pas aventurer une opinion quelconque à ce sujet mais je puis dire qu'à partir du moment où la carafe fut recouverte, j'étais à même d'examiner aussi bien la carafe que le fantôme jusqu'à l'instant où il releva le drap.
3° La réponse à cette question se trouve déjà dans ce qui précède.
4° Qu'il n'y avait pas de fleurs sur la plante au moment d'ôter le drap, je puis en témoigner en toute assurance, ne fût-ce que pour cette raison que je n'aurais certainement pas pu prendre pour un ficus cette grande fleur de forme sphéroïdale ayant les dimensions du poing et la forme d'un dahlia. Mais je ne puis affirmer que la plante ne portait pas de boutons ; je ne l'ai pas vu, mais, s'il y en avait un dans la première période du développement, j'ai pu facilement ne pas le remarquer. Sur ce point je dois m'en rapporter complètement au témoignage de M. Oxley et du respectable John Calder. Lorsqu'on augmenta la lumière au bout de quelques minutes et que toutes les personnes présentes eurent examiné la plante pour la deuxième fois, il s'y trouvait déjà un bouton complètement épanoui. On plaça la carafe sur une armoire, ou elle est restée jusqu'à la fin de la séance, au cours de laquelle il se produisit encore une demi-douzaine environ de figures matérialisées sortant du cabinet et s'approchant des personnes présentes. Quand M. Oxley, à la fin de la séance, enleva la carafe de l'armoire pour la porter chez lui, je profitai de cette occasion pour regarder la plante encore une fois, et je m'aperçus qu'encore trois boutons d'une belle teinte jaune-orange s'étaient entre temps ouverts. Le lendemain, en portant la plante chez le photographe, nous nous aperçûmes que la touffe entière était épanouie, comme cela se voit sur l'épreuve. Après examen plus minutieux des feuilles, je remarquai avec surprise que l'une d'elles avait une déchirure qui avait eu le temps de durcir. A la séance du 5 août, à laquelle se produisit, de la même manière, dans un pot rempli de terre, un Anthurium Scherzerianum, une plante de l'Amérique centrale, je demandai comment une pareille fissure avait pu se produire sur une plante qui venait seulement de pousser. On me donna pour réponse que Yolanda, en ôtant trop précipitamment le drap, avait détérioré la feuille, et que cette déchirure s'était refermée en si peu de temps grâce à la croissance rapide de la plante.
5° D'après la manière dont les choses se sont passées, il ne me reste aucun doute sur l'authenticité des phénomènes ; cependant, au début, j'ai été peu favorablement impressionné par la déchirure de la feuille. Quant à l'endroit où l'on plaça la carafe, je l'avais inspecté pendant la journée, alors que je visitais la chambre de Mme Espérance, et n'y découvris rien qui pût indiquer l'existence d'une trappe quelconque. Pour ce qui est de l'explication des phénomènes, je me trouve, naturellement, en présence d'une énigme, comme dans la plupart des manifestations spiritiques. Il se peut que ce fut un cas d' « apport », comme pour les roses qu'elle prend dans le verre, pour les distribuer. Ces roses étaient d'origine purement naturelle ; je les ai gardées quelque temps, et les ai jetées quand elles ont été fanées. Dans le cas présent, la grande difficulté était de faire entrer la plante dans la carafe. Le goulot en était si étroit, que je tiens pour à peu près impossible d'y introduire les racines d'une plante complètement formée, et de les implanter dans le sable humide, en leur donnant une direction toute naturelle. J'avoue qu'une pareille supposition me paraît être en contradiction avec le soulèvement graduel du drap, en sens vertical, fait que j'ai pu voir très distinctement.
On pourrait encore supposer que, pendant le temps où Reimers emplissait la carafe de sable mouillé, on bien au moment de la recouvrir du drap, le fantôme y avait glissé un bourgeon ou une semence d'ixora, — n'étant pas botaniste, je ne puis dire lequel des deux est le plus probable — et qu'ensuite, à l'aide d'une force qui nous est inconnue, il avait effectué une germination et un développement extraordinairement rapide de la plante. Je me suis arrêté à cette supposition, d'autant plus qu'elle présente quelque analogie avec l'accélération de la croissance d'une plante au moyen de l'électricité (expérience faite par M. Reimers).
Agréez, etc.
C. W. Sellin.»

Certainement rien ne se fait de rien, et ces plantes ne se sont pas formées de rien. Nous ne sommes pas en présence d'un simple (!) phénomène d'apport, cela est évident, puisqu'il y a eu développement graduel, ce qui est précisément un des caractères du phénomène de la matérialisation, comme on peut en juger par les expériences ci-dessus décrites, dans lesquels le phénomène s'est produit sous les yeux de tous les observateurs. Ce développement graduel est surtout évident lorsqu'on constate que la plante, après avoir été mise à découvert et bien examinée, a encore grandi de 6 pouces et qu'elle a produit plusieurs feuilles et une grande fleur de 5 pouces de diamètre consistant en une cinquantaine de petites fleurs, — ce qui prouve qu'il y avait dans la partie de la plante produite dans la première phase une grande concentration de vitalité et d'éléments matériels qui restaient encore à l'état latent. Comme les plantes matérialisées, dont nous venons de parler, ne ressemblent pas aux plantes ayant servi de médium, et comme Ixora a été produite, à ce qu'il paraît, sans le concours d'aucune autre plante, on est porté à supposer que nous assistons ici à un phénomène mixte d'apport et de matérialisation ; on pourrait donc supposer que ces plantes ont été dématérialisées sur place et que, leur essence typique étant conservée, elles ont été graduellement rematérialisées pendant la séance, avec l'aide de l'essence vitale d'une autre plante, ou même sans cela. Quoi qu'il en soit, il s'agit toujours d'un fait de matérialisation produit sous les yeux des observateurs, et son caractère non hallucinatoire est établi.
L'insuccès d'une expérience de ce genre nous servira à démontrer que nous n'avons pas affaire à de simples apports pour une de ces séances, tout fut préparé comme de coutume : la boîte avec la terre, l'eau, une couverture et une plante médium. Yolanda parut, produisit toutes les manipulations habituelles et enfin repoussa la caisse avec un dégoût si manifeste qu'il aurait excité de l'hilarité en toute autre circonstance moins intéressante. Elle nous expliqua que la terre était mauvaise et moisie que par conséquent il ne s'est produit sous son influence que de la moisissure (Medium, p. 466). Il est évident qu'un « apport » n'aurait rien eu de commun avec la terre et sa qualité.

Pour compléter la série de matérialisations d'objets inanimés, il me reste à mentionner la matérialisation d'un métal par la médiumnité d'un métal. Nous trouvons l'antécédent de ce phénomène dans les apports ou disparitions et réapparitions d'objets métalliques, qui se sont produits souvent pendant les séances mais, en fait de matérialisation, je ne connais que l'exemple suivant, et, comme il s'agit d'un anneau d'or, je puis mentionner son antécédent spécial : la dématérialisation d'un anneau d'or, pendant qu'on le tenait dans la main. Voici ce dont témoigne M. Cateau Van Rosevelt, membre du conseil privé de la Guyanne hollandaise, qui, étant à Londres, eut une séance avec Mlle Kate Cook (la sœur de la célèbre Florence Cook), au cours de laquelle le phénomène suivant se produisit : « Mme Cook, la mère du médium, me donna, dit M. Van Rosevelt, deux bagues d'or, que je remis à Lily (forme matérialisée), qui se les mit aux doigts. Je lui dis que, ne pouvant porter ces ornements dans le monde des esprits, elle ferait mieux de me les rendre pour que je les remette à Mme Cook. Elle ôta les bagues, que je reçus dans ma main droite : « Tenez-les bien, dit-elle, car je veux « les dissoudre. » Je tenais les bagues avec force entre mes doigts, mais elles devenaient de plus en plus petites, et disparurent complètement au bout d'une demi-minute : « Les voici, » dit Lily, en me montrant les bagues dans sa main. Je les pris et les remis à Mme Cook.[12] »
Passons à présent au fait correspondant de la matérialisation d'un anneau d'or. Voici un phénomène qui a été observé à une série de séances, tout à fait intimes, tenues par un cercle avec un médium amateur, M. Spriggs ; ce phénomène est raconté par un des membres du cercle, M. Smart, dans une lettre publiée dans le Light de 1886, page 94 : « La même figure a matérialisé un jour un anneau d'or dont elle a démontré la dureté en en frappant l'abat-jour de la lampe et en l'appuyant sur nos mains. Ce qu'il y a de curieux dans ce fait, c'est que, pour aider à la matérialisation, elle demanda la chaîne d'or d'un assistant, la mit sur la table et fit des passes de la chaîne à sa main, comme si elle voulait en extraire une partie des éléments les plus subtils.[13] »
Il faut supposer que cet anneau disparut avec la figure, et ce phénomène ne peut, par conséquent, me servir de preuve dans ma réponse à M. Hartmann mais, pour tous ceux qui ne partagent pas sa théorie sur l'hallucination, il aura une signification particulière. N'est-ce pas à cette catégorie de phénomènes que se rattache ce fait curieux que l'on pourrait appeler : le dédoublement d'un verre, dont fait mention M. A. R. Wallace dans son livre : Défense du Spiritualisme moderne ?
Je comprends très bien qu'en traitant cette question des matérialisations d'objets inanimés, au point de vue de l'hallucination, les preuves que j'ai mises sous les yeux des lecteurs ne sont pas nombreuses, et qu'elles ne peuvent pas être considérées comme parfaitement satisfaisantes, ou encore moins produites dans des conditions répondant aux exigences d'une science positive ; ainsi que je l'ai déjà dit, la difficulté réside dans le caractère même du phénomène à établir et, aussi, dans la pénurie d'expériences faites dans ce sens, toute l'attention et tout l'intérêt s'étant concentrés, bien naturellement, sur la matérialisation des formes humaines. Je ne mentionne que des faits qui se sont produits par hasard, de temps à autre, et non comme étant le résultat d'une investigation systématique et spéciale ayant pour but de prouver qu'il ne s'agit pas d'hallucinations ; je les mentionne parce que, de tout temps, le témoignage des sens et de plusieurs personnes ayant assisté à un phénomène a été considéré comme suffisant.
Mon but a été seulement de démontrer que, lorsque la photographie transcendantale nous présente le phénomène surprenant d'images d'objets inanimés invisibles à nos yeux, ce phénomène peut trouver sa justification dans le phénomène correspondant et non moins étrange de la matérialisation et de la dématérialisation visible d'objets inanimés, et vice versa. Je suis même étonné d'avoir pu rassembler, en puisant dans les matériaux existants, les quelques faits qui m'ont permis de compléter la série des analogies dans l'ensemble de ce domaine.

 

 

 

[1] Voir les spécimens de photographies sur les planches V et VI.

[2] The Spiritualist, 1878, I, p. 15.

[3] Spiritual Magazine, 1872, p. 488.

[4] Spiritualist, 1877, n° 246, p. 218.

[5] Spiritualist, 1877, I, 182 ; Light, 1885, p. 258.

[6] Voir ses lettres dans le Spiritual Magazine, 1861, 494 et passim.

[7] Spiritual Magazine, 1864, p. 13.

[8] Médium, 1880, p. 466.

[9] Médium, 1880, p. 306.

[10] Médium, 1880, p. 466.

[11]Médium, 1880, p. 329.

[12]Spiritualist, 1879, II, p. 159.

[13] Voir aussi le Medium de 1877, p. 802.

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